Quand chaque tension locale, chaque blocage administratif ou chaque arbitrage finit par chercher sa solution au sommet de l’État, ce n’est plus seulement l’efficacité du pouvoir central qui se donne à voir : c’est aussi la faiblesse de tous les étages situés en dessous. À partir du déplacement présidentiel de Port-Gentil, Ike Ngouoni Aila Oyouomi* pose une question centrale sur le fonctionnement de l’État gabonais : à quoi servent encore les maires, préfets, ministres et partenaires sociaux s’ils ne peuvent exercer pleinement leur autorité lorsque le chef de l’État n’est pas là ? Car à force de tout faire remonter, on ne renforce pas seulement le sommet : on finit par vider la base de son pouvoir.

À force de tout faire remonter, le sommet concentre l’arbitrage et les échelons intermédiaires perdent de leur substance. © GabonReview

 

La semaine dernière, à Port-Gentil, le sommet de l’État s’est installé plusieurs jours dans la capitale économique. Conseil des ministres délocalisé, inspection des chantiers, session du Conseil supérieur de la magistrature, échange avec les forces vives. Le communiqué final demandait aux ministres de consacrer le lendemain à des séances de travail avec leurs services déconcentrés, pour évaluer sur place l’exécution des politiques publiques dans la province. Le pouvoir ne prétend donc pas tout faire depuis le sommet, il reconnaît lui-même la nécessité de relais locaux.

C’est cette question qui m’occupe, une fois le cortège reparti, pas le nombre de sites visités. Ces relais disposent-ils, au quotidien, de l’autorité et des moyens nécessaires pour régler un problème avant qu’il ne remonte jusqu’ici.

Il y a une manière simple de mesurer la solidité d’une institution, regarder ce qui se passe lorsque son responsable principal n’est pas là. Un maire doit pouvoir traiter un dossier municipal sans attendre le passage du chef de l’État. Un préfet doit pouvoir anticiper une tension avant qu’elle ne devienne nationale. Un ministre doit pouvoir arbitrer un conflit relevant de son administration. Lorsque ces échelons tiennent, le sommet intervient moins, non parce qu’il est faible, mais parce que son autorité s’est diffusée dans des institutions capables d’agir.

La Constitution de décembre 2024 place le Président au centre de l’Exécutif, il conduit la politique de la Nation, préside le Conseil des ministres et est désormais lui-même chef du Gouvernement. C’est un choix qui vise la cohérence et une responsabilité clairement identifiable. Mais ce même texte définit aussi le Gabon comme un État unitaire décentralisé, et reconnaît aux collectivités locales la vocation de décider de ce qui se règle mieux à leur échelon. Je ne demande pas moins de présence au sommet, je demande que cette présence serve encore une fois qu’elle est repartie.

Car un régime qui place constitutionnellement le Président au centre a d’autant plus besoin d’institutions intermédiaires solides. Sa force ne le dispense pas de leur force, elle en dépend. Un maire publiquement désavoué reste maire en droit, mais son autorité locale peut en sortir diminuée. Un préfet régulièrement contourné conserve ses attributions, mais les citoyens finissent par comprendre qu’il n’est pas l’endroit où se règlent les arbitrages décisifs. L’institution existe sur le papier, le pouvoir réel se déplace ailleurs, et il n’a nulle part où aller sinon vers le haut.

Le même mécanisme vaut pour le dialogue social. Le pays vient d’organiser ses premières élections professionnelles, plus de 1700 représentants désignés à l’issue d’un scrutin qui a mobilisé les deux tiers des inscrits. C’est une réforme rare dans son ambition. Mais élire un représentant n’est que la moitié du chemin. L’autre moitié se joue au premier vrai désaccord, quand on découvre si l’État et les employeurs le traitent comme un interlocuteur dont la parole engage, ou si la revendication continue de chercher un canal plus haut. Si c’est le second cas, l’élection n’aura rien changé au réflexe, elle aura seulement changé le nom de celui qu’on contourne.

C’est ainsi que le mécanisme se referme sur lui-même. Une institution intermédiaire ne répond pas assez. Le sommet intervient. L’intervention produit un résultat visible. Le citoyen en conclut qu’il avait raison de contourner l’échelon local. Au problème suivant, il vise directement le niveau supérieur. L’intervention présidentielle, parfaitement justifiée à l’origine, rend alors nécessaire l’intervention suivante. Ce n’est pas une volonté de tout contrôler qui produit ce résultat, c’est l’accumulation d’institutions insuffisamment autonomes et de citoyens qui apprennent, avec le temps, où se trouve l’arbitrage qui compte réellement.

La proximité entre le Président et le terrain garde sa vertu, elle montre ce que les rapports administratifs ne montrent pas toujours. Mais elle devrait rester un instrument de contrôle du système, jamais son substitut. Je n’en retiens, après chaque passage du sommet, qu’une seule question. Le maire est-il ensuite plus capable de traiter le prochain dossier, le préfet dispose-t-il des moyens d’anticiper la prochaine tension, le partenaire social peut-il retourner devant ceux qu’il représente avec un accord qu’il est réellement en mesure de défendre. Si oui, l’intervention a renforcé l’institution. Si non, elle n’a fait que résoudre un problème de plus, et en aura préparé un autre.

Un État fort n’est pas seulement un État dont le chef peut intervenir partout. C’est un État dans lequel le maire, le préfet, le ministre et les représentants sociaux disposent chacun de suffisamment d’autorité pour que le chef n’ait justement pas à intervenir partout. Car lorsque tout remonte au sommet, le sommet paraît très puissant. Il devient aussi terriblement seul.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*

Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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