Suites du recensement : la donnée de la suspicion
Le chiffre 34,1% est une donnée officielle. Encore faut-il l’interpréter avec rigueur, loin des amalgames et discours discriminatoires.

34,1 % : une statistique que les amalgames risquent de transformer en incendie identitaire. © GabonReview/G9infos
«Tout étranger qui se trouve régulièrement sur le territoire national jouit, pour sa personne, sa famille et ses biens, de la protection de la loi.» Tel est l’énoncé de l’alinéa 2 de l’article 17 de la Constitution. Prétendument motivées par les résultats du dernier recensement, des attaques indifférenciées contre certaines communautés heurtent ce principe fondamental. Les sommations adressées à des commerçantes exerçant sous le contrôle de municipalités, comme les appels à des razzias les vendredis, à la sortie des mosquées, relèvent d’une irresponsabilité sans nom. Sous couvert de préservation de l’identité nationale ou de combat contre un prétendu «grand remplacement», certains activistes numériques veulent dicter une conduite sans mesurer la portée de leurs mots. «Nous sommes en train de mener le combat pour réduire les 34% à un taux raisonnable, pour qu’ils dégagent dans leurs pays et vous allez manger dans les cafets’», «ils nous livrent l’eau. Vous savez ce qu’ils peuvent mettre dedans ?», sont autant de choses entendues.
Un malaise profond
Présentées par leurs auteurs comme des actes de patriotisme, ces dérives verbales trahissent l’esprit et la lettre de la Constitution. Elles vont à l’encontre de principes clairement établis : dignité humaine, responsabilité, fraternité, tolérance, justice et respect des bonnes mœurs. Régulièrement convoqué, le «devoir de défendre la patrie» ne saurait justifier de tels dérapages. Cette exigence engage les citoyens à préserver l’intégrité du territoire, la souveraineté nationale et les institutions démocratiques. Elle les invite au respect de la Constitution et des lois, au civisme et à la protection du bien commun. En aucun cas, elle n’autorise l’arbitraire et les discours discriminatoires. En confondant patriotisme et permission de nuire à autrui, certains prennent le risque de parasiter l’action publique, de nuire à la respectabilité des institutions ou d’entamer la crédibilité du pays.
Face à la récurrence de ces attaques, certains expatriés, apeurés ou piqués au vif, ont choisi la riposte par le mépris. Dans une tirade d’une rare maladresse, ils ont qualifié les nationaux de «paresseux», les invitant à compter moins sur l’État et à les rejoindre dans la débrouillardise. La surenchère n’a pas tardé. Choqués à leur tour, les patriotes autoproclamés ont multiplié amalgames et raccourcis intellectuels, au point de réinventer la binationalité ou de défendre une citoyenneté transmissible uniquement par le père. Des citoyens d’ascendance étrangère ou ayant un parent issu de l’immigration aussitôt exprimé leur consternation voire leur désarroi. «Quand vous écrivez vos choses, pensez à nous les moitié-moitié», a-t-on pu lire sur Facebook. De ces échanges, présentés comme de simples joutes numériques, transparaît un malaise profond. S’il ne s’exprime pas toujours au grand jour, il traverse la société.
Thèses inflammables
Il n’y a rien de nouveau dans ces manifestations d’ignorance, cette peur de la différence ou ces raisonnements expéditifs. Partout dans le monde, les réseaux sociaux ont libéré la parole haineuse, nourri l’illusion d’un savoir universel, accessible sans effort ni vérification. Dans ce vacarme, chacun s’improvise expert, donneur de leçons ou autorité morale. Les pétitions en ligne, lancées par des collectifs spontanés ou non identifiés, pour une maitrise de l’immigration s’inscrivent, elles aussi, dans cette logique. Au fond, nombre d’activistes numériques courent encore après leur quart d’heure wharolien. Autrement dit, ils sont en quête de visibilité, de notoriété et, peut-être, de reconnaissance. Mais, peut-on les laisser manier des thèses aussi inflammables avec autant de légèreté ? Peut-on abandonner le débat public aux ressentiments et à l’émotion ?
Certes, le chiffre 34,1% est une donnée officielle. Encore faut-il l’interpréter avec rigueur. Un Gabonais d’ascendance étrangère n’est pas un étranger ; un étranger n’est pas nécessairement un travailleur informel ; un travailleur informel ne se confond ni avec une personne en situation irrégulière ni avec un immigré de fraîche date. Encore moins avec un immigré de longue date. Ces catégories ne sont ni interchangeables ni sans signification. Les confondre revient à transformer une statistique en carburant pour la suspicion et une question de politique public en polémique identitaire. Pour couper court aux interprétations hasardeuses, le ministère de la Planification doit publier le rapport détaillé du recensement, accompagné de sa méthodologie, comme le réclame à juste titre la députée Justine Judith Lékogo. Au lieu de chercher le buzz à tout prix, les activistes numériques feraient mieux de militer pour la construction d’infrastructures de base pour la communauté nationale. Au-delà, ils devraient apprendre à parler en termes de statut juridique et à utiliser les mots justes. «Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde», écrivait Albert Camus. Cette mise en garde n’a jamais été aussi d’actualité.
















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