[Tribune] Avant de condamner les Sud-Africains, interrogeons notre propre mémoire
Journaliste et expert en stratégie des organisations, le Dr Paul Avougou Ndila signe ici une tribune qui dérange, et qui assume de déranger. Avec la rigueur de l’historien du présent et la franchise du panafricaniste convaincu, il interroge nos indignations sélectives face aux violences xénophobes en Afrique du Sud, rappelle le rôle discret mais décisif du Gabon d’Omar Bongo aux côtés de Nelson Mandela, et retourne le miroir vers le continent. Une invitation à la lucidité, sans complaisance ni posture victimaire.

Afrique du Sud : Des scènes de violence xénophobe qui scandalisent le continent. Mais avant de condamner, l’histoire exige qu’on interroge aussi notre propre mémoire. «Rentrez chez vous» est l’ordre donné aux étrangers sur ces pancartes. © AFP / BBC

Le Dr Paul Avougou Ndila est journaliste et expert en stratégie et communication des organisations. © D.R.
Je m’exprime ici en toute indépendance, au terme de trente années de métier, avec mes convictions panafricanistes et mon attachement au Gabon. Ce que je souhaite partager, c’est une analyse des violences xénophobes en Afrique du Sud qui ne cède ni aux jugements hâtifs ni à l’amnésie complaisante.
La mémoire sélective, notre pire ennemi
Beaucoup condamnent les Sud-Africains sans mesurer ce que leur peuple a enduré. L’apartheid, instauré en 1948, a été un crime contre l’humanité. Pendant plus de quatre décennies, le régime de Pretoria a écrasé la majorité noire, et le reste du continent est resté largement passif. L’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, a manqué de moyens et de volonté collective. Seuls quelques États ont véritablement agi. Le Gabon fut de ceux-là.
Hommage au Gabon : un rôle discret mais décisif
Je tiens à rappeler ce que notre pays a fait. Sous la direction du président Omar Bongo Ondimba, le Gabon a soutenu concrètement l’African National Congress (ANC). Nelson Mandela, alors récemment libéré (février 1990), a effectué l’un de ses premiers voyages à l’étranger en tant que président de l’ANC au Gabon, du 14 au 17 février 1991. À son arrivée à Libreville, il a déclaré :
«Ma délégation et moi-même avons répondu à l’invitation du président Bongo parce que nous souhaitions remercier le président et le peuple gabonais de leurs efforts considérables pour obtenir ma libération et celles de mes camarades.» (Citation vérifiable dans les archives de l’ANC et la presse de l’époque – Gabon-Matin, février 1991).
Selon plusieurs témoignages recueillis auprès d’anciens diplomates, Omar Bongo a plaidé discrètement auprès du régime de l’apartheid pour que Mandela ne soit pas exécuté ; il a également apporté un soutien financier à l’ANC, y compris à Winnie Mandela. Son épouse, Patience Dabany, recevait régulièrement à Libreville les épouses des dirigeants de l’ANC. Ce sont des faits que l’histoire officielle omet trop souvent.
Orania : une anomalie que l’Afrique doit regarder en face
Pourquoi notre indignation se focalise-t-elle presque exclusivement sur les violences commises par des Noirs sud-africains, alors que l’enclave d’Orania existe toujours ? Fondée en 1991, cette localité afrikaner revendique une autodétermination culturelle. Dans les faits, elle est réservée aux Blancs afrikaners de confession calviniste. La Constitution sud-africaine, qui garantit le droit à l’identité culturelle, l’autorise. Mais aucune instance panafricaine n’a jamais condamné cette ségrégation de fait, ni l’Union africaine, ni la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC).
Précisons toutefois : Orania ne possède ni sa propre banque centrale, ni une interdiction officielle des Juifs ou des chrétiens non-blancs – sa discrimination est culturelle et pratique, non légale. Elle utilise une monnaie locale (le Ora), vit principalement de l’agriculture (noyaux de dattes) et du tourisme interne, et ne dispose pas de ressources naturelles significatives. Mais son existence même, quarante ans après la fin de l’apartheid, interroge notre cohérence. Soyons lucides : la condamnation sélective nourrit le sentiment d’injustice.
La xénophobie n’est ni une invention africaine ni une exclusivité noire
En tant qu’observateur du présent, j’ai vu la xénophobie sur tous les continents. Quelques exemples, parmi des centaines :
■ États-Unis : Loi d’exclusion des Chinois (1882) maintenue jusqu’en 1943. Sous l’administration Trump, expulsions massives et climat de psychose anti-immigrés.
■ France : 15 000 infractions racistes enregistrées en 2023 (dont 8 000 menaces), selon le ministère de l’Intérieur.
■ Qatar : Des centaines, voire des milliers de travailleurs migrants morts lors de la préparation de la Coupe du monde 2022, qualifiés de « main-d’œuvre jetable » par Human Rights Watch.
■ Australie : Internement des « boat people » sur l’île de Nauru dans des conditions dénoncées par l’ONU.
■ Russie : Racisme anti-asiatique et violences contre les travailleurs d’Asie centrale.
Pandémie de Covid-19 : Flambée de violences anti-asiatiques en Inde, au Sri Lanka et au Myanmar.
Prétendre que la xénophobie serait l’apanage des Sud-Africains est une contre-vérité. Elle frappe les Chinois en Amérique au XIXe siècle, les Africains au Qatar aujourd’hui, les Indiens en Afrique du Sud, les Asiatiques en Russie. La haine de l’étranger n’a pas de couleur.
L’esclavage : assumons notre part d’histoire, sans complaisance ni fausse symétrie
Je ne crains pas les sujets qui fâchent. L’esclavage n’a pas été inventé par les Européens. Des systèmes serviles existaient en Afrique bien avant la traite atlantique. Les historiens estiment, selon les sources (Lovejoy, Manning, Segal), que la traite arabo-musulmane a déporté entre 11 et 17 millions d’Africains vers le Moyen-Orient et l’Asie du VIIe au XXe siècle – un ordre de grandeur comparable, voire supérieur, aux 12,5 millions de la traite atlantique. Ces chiffres sont débattus, mais l’essentiel est ailleurs : aucune civilisation n’est exempte. Refuser de voir cette réalité, c’est s’installer dans une posture de victime perpétuelle qui empêche tout travail de mémoire authentique. Je ne minimise pas les crimes européens – je dis simplement que l’histoire vraie oblige à regarder l’ensemble du miroir.
Économie gabonaise : interrogeons-nous d’abord nous-mêmes
Enfin, parlons de notre cher Gabon. L’État a encouragé l’entrepreneuriat local, mais force est de constater que nous comptons trop peu d’hommes d’affaires nationaux compétitifs. Jean-François Aveyra, premier industriel gabonais à avoir créé une usine de plastique en Afrique centrale, a connu un succès puis une faillite. Aujourd’hui, on entend souvent dire que « 90 % de l’économie est aux mains des étrangers ». Aucune étude officielle du FMI ou de la Banque mondiale ne le confirme. C’est un chiffre approximatif, presque un mythe.
La vraie question est : avons-nous formé une bourgeoisie nationale capable de prendre les relais ? La réponse, honnêtement, est non. Accuser les commerçants étrangers (chinois, sénégalais, libanais) est commode, mais stérile. Le travail de fond – éducation, crédits, stabilité des règles – reste à faire.
Conclusion : une invitation à l’humilité
Avant de jeter la pierre aux Sud-Africains, regardons notre propre maison. Demandons-nous ce que nous avons fait concrètement pendant l’apartheid, ce que nous faisons aujourd’hui pour dénoncer Orania, pour bâtir notre économie. L’Afrique n’a pas besoin d’indignations sélectives. Elle a besoin de lucidité, d’actes et de mémoire pleine.
Je signe ces lignes en ma qualité de journaliste, d’historien du présent, de panafricaniste et de nationaliste gabonais. Je les assume pleinement.
Dr Paul AVOUGOU NDILA
Journaliste, expert en stratégie et communication des organisations













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