Le Gabon n’a peut-être jamais compté autant de jeunes formés, mais leur accès à l’emploi demeure l’un des angles morts de son développement. Alors que le Rapport national sur le développement humain 2026 remet en lumière les failles structurelles du marché du travail, les récentes annonces faites à Paris en direction de la diaspora esquissent une nouvelle réponse publique, sans encore dissiper la question essentielle : répond-elle au chômage là où il frappe massivement ? Entre diagnostic, volontarisme politique et risque d’une politique de l’emploi à deux vitesses, Edgard Obame Ndemezock*, expert en stratégies de capital humain, interroge la cohérence d’ensemble et les conditions nécessaires pour passer des dispositifs annoncés à des résultats mesurables.

Emploi des jeunes : entre dispositifs publics et réalité du chômage, le défi reste de transformer les guichets en véritables passerelles vers l’emploi (Illustrtion générée par IA). © GabonReview

 

Edgard Obame Ndemezock,
Expert en stratégies de capital humain. © D.R.

Le 3 juillet dernier, à Libreville, le gouvernement gabonais et le Programme des Nations unies pour le développement rendaient public le Rapport national sur le développement humain 2026, vingt ans après sa précédente édition. Le message était double. D’un côté, une progression indéniable : un indice de développement humain de 0,733, plaçant le Gabon au 108e rang mondial sur 193 pays et, surtout, au premier rang de l’Afrique centrale, porté par les progrès de la scolarisation et de l’espérance de vie depuis 1990. De l’autre, un constat qui tempère cette satisfaction : sur la même période, le revenu national brut par habitant a reculé d’environ un tiers, et une jeunesse de plus en plus instruite peine toujours à trouver sa place sur le marché du travail. Dix-sept jours plus tard, à Paris, le président Brice Clotaire Oligui Nguema apportait un début de réponse à ce paradoxe, en annonçant l’ouverture d’une antenne du Pôle national de promotion de l’emploi et de l’Agence nationale des investissements au sein de l’ambassade du Gabon en France, ainsi que la délocalisation, dans cette même représentation diplomatique, des concours d’entrée aux grandes écoles de la fonction publique. Deux séquences, deux capitales, mais un même fil conducteur : la question de savoir si l’appareil d’État gabonais a désormais les moyens institutionnels de transformer un diagnostic en politique publique effective.

Un diagnostic qui ne surprend pas, mais qui oblige

Le RNDH 2026 n’invente rien que les praticiens du secteur ne savaient déjà. L’Enquête nationale sur l’emploi et le chômage de novembre 2024 avait esquissé les mêmes lignes de fracture. Ce que le rapport ajoute, c’est une mise en perspective structurelle : des lourdeurs administratives qui découragent l’investissement privé, un droit du travail que l’administration peine elle-même à faire appliquer, et un système d’information sur l’emploi jugé obsolète, au point que les politiques d’insertion auraient longtemps été conduites sans cartographie fiable des métiers ni des besoins de main-d’œuvre. À cela s’ajoute un défaut de suivi post-recrutement des dispositifs d’accompagnement existants, qui entretient une précarité cyclique plutôt qu’elle ne la résorbe. Le rapport a le mérite de ne pas s’arrêter au constat : il inscrit ses recommandations dans la Vision Gabon 2050 et le Plan national de croissance et de développement 2026-2030, et mise sur la relance de la chaîne de planification et le volontarisme budgétaire annoncé pour l’exercice 2026. Reste que ce sont précisément ces catalyseurs — planification, données, budget — qui ont fait défaut par le passé, notamment dans la mise en œuvre de la loi n° 022/2021 sur la promotion de l’emploi, dont plusieurs dispositions se sont révélées d’application incertaine faute de textes subséquents et de moyens dédiés.

Paris, ou l’emploi vu depuis la diaspora

C’est dans ce contexte que les annonces présidentielles de Paris méritent d’être lues. L’installation d’une antenne du PNPE et de l’ANPI à l’ambassade répond à une demande ancienne de la diaspora gabonaise : disposer d’un point d’information et d’orientation sans avoir à transiter par Libreville pour connaître les opportunités d’emploi ou d’investissement au pays. Le forum international de l’emploi de la diaspora, annoncé pour la fin du mois de novembre 2026, prolonge cette logique en instaurant un rendez-vous régulier entre décideurs publics, entrepreneurs et Gabonais de l’extérieur. La délocalisation des concours d’accès à l’École nationale d’administration, à l’Institut de l’économie et des finances, à l’École nationale de la magistrature, à l’École normale supérieure ou encore aux douanes va dans le même sens : elle supprime une barrière matérielle — le coût et la logistique d’un déplacement au Gabon — qui excluait de fait une partie des candidats de la diaspora, souvent parmi les mieux formés.

Ces mesures ont une cohérence propre. Elles s’inscrivent dans la nouvelle doctrine diplomatique que le chef de l’État a présentée aux agents de l’ambassade à l’occasion de cette même visite, fondée sur l’exemplarité et la performance des représentations à l’étranger. Elles répondent aussi, plus largement, à l’objectif affiché de transformer les relations avec la diaspora en passerelles concrètes vers l’économie nationale, dans le prolongement du contenu local et de la structuration économique recherchés durant cette visite d’État.

Un déplacement de la frontière plutôt qu’une résorption du problème

Ce satisfecit appelle cependant une réserve de méthode. Le chômage que documente le RNDH 2026 est avant tout un chômage intérieur : celui d’une jeunesse majoritaire dans la population, scolarisée mais mal insérée, confrontée à des employeurs privés découragés par l’environnement administratif et à des dispositifs publics dont le suivi fait défaut. Une antenne parisienne du PNPE, aussi utile soit-elle pour la diaspora, ne touche par construction qu’une fraction très réduite — et déjà relativement favorisée — de cette population cible. De même, décentraliser les concours de la fonction publique à Paris facilite l’accès des candidats de la diaspora, mais ne résout ni la question du nombre de postes ouverts, ni celle de la soutenabilité budgétaire d’une fonction publique dont la masse salariale reste une contrainte macroéconomique récurrente pour les finances de l’État. Le risque, si l’articulation entre les deux chantiers n’est pas explicitée, est celui d’une politique à deux vitesses : une offre de services renforcée pour une diaspora mobile et informée, pendant que le système d’information sur l’emploi resterait, au Gabon même, celui que le RNDH qualifie de dépassé.

Ce que la cohérence exigerait

Trois conditions permettraient de transformer ces annonces en complément réel du RNDH, plutôt qu’en séquence de communication parallèle. D’abord, la clarification du positionnement de l’antenne parisienne du PNPE par rapport aux dispositifs existants — PassEmploi241 en particulier — afin d’éviter la multiplication de guichets non coordonnés, un travers déjà identifié pour les dispositifs domestiques. Ensuite, la publication d’un calendrier et d’un volume prévisionnel de postes pour les concours désormais organisés à Paris, condition minimale de crédibilité pour des candidats qui engageront des frais de préparation. Enfin, et surtout, l’articulation budgétaire entre ces initiatives et la modernisation du système d’information sur l’emploi que réclame le RNDH 2026 : sans cartographie fiable des métiers et des besoins, l’orientation offerte depuis Paris comme depuis Libreville continuera de reposer sur des approximations plutôt que sur des données.

Le Gabon dispose, avec le RNDH 2026, d’un diagnostic solide et documenté. Il dispose, avec les annonces de la visite d’État à Paris, d’un geste politique tourné vers sa diaspora. L’enjeu des prochains mois n’est pas de choisir entre les deux, mais de vérifier que le second s’articule effectivement au premier — faute de quoi le paradoxe que décrit le rapport, celui d’une jeunesse formée mais sans emploi, restera entier pour l’immense majorité des Gabonais qui n’ont pas vocation à franchir la porte de l’ambassade à Paris.

Edgard OBAME NDEMEZOCK*

 
GR
 

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