[Tribune] Comment comprendre le vote Rassemblement National au Gabon ?
À l’approche de la présidentielle française de 2027, une question politiquement explosive s’invite au Gabon : peut-on profiter de l’hospitalité africaine tout en votant pour un parti qui fait de l’immigration africaine l’un de ses principaux fonds de commerce ? Privat Ngomo* pose brutalement la question à partir du vote des Français établis au Gabon en faveur de Marine Le Pen, passé, selon les données qu’il présente, de 14 % en 2017 à 17,5 % en 2022. Une tribune sans gants, parfois provocatrice, qui convoque un mot en guise d’avertissement : «réciprocité».

«Le Français, vivant dans le luxe insolent au Gabon ou dans les autres pays africains francophones, piétine l’hospitalité généreusement offerte quand il vote délibérément pour le Rassemblement National», dixit Privat Ngomo. © GabonReview (illustration générée par IA)

Connu pour ses prises de position critiques à l’égard du pouvoir sous Ali Bongo, Privat Ngomo* est un opposant et activiste politique gabonais Il s’est notamment fait connaître dans le débat public à travers ses interventions sur les questions de gouvernance, de démocratie et de libertés publiques. © D.R.
La France est une République, une démocratie représentative où le pouvoir politique est exercé par ceux et celles qui ont reçu le mandat des citoyens lors des différentes élections qui ponctuent la vie nationale française. Aujourd’hui, nous parlerons de l’élection présidentielle française qui doit se tenir l’année prochaine, le 18 avril, pour le premier tour, et le 02 mai 2027 pour le second. Depuis 2017, le Rassemblement National de Marine Le Pen se retrouve systématiquement au second tour car sa base électorale, qui s’est consolidée au cours du temps, culmine à 22%. Cette base se retrouve en France hexagonale, en DOM-TOM mais aussi …. en Afrique, notamment francophone !
Le Rassemblement National de Marine Le Pen est la survivance politique du Front National de Jean Marie Le Pen, fondateur du parti d’extrême droite française. Parti politique, rappelons-le, qui a eu ses sympathies vichystes, ses amitiés pétainistes, ses penchants hitlériens, son racisme assumé et son antisémitisme décomplexé. Rappelons également qu’en 2002, face à Jacques Chirac qui gagna cette élection avec près de 82,21% de suffrages, se trouva Jean Marie Le Pen porté au second tour avec 16,86% éliminant du même coup un des favoris de la compétition, le pragmatique et austère premier ministre d’alors, Lionel Jospin, qui n’atteignit que 16,18%. En 24 ans, les idées fascistes du Front National ont fait du chemin et gagné des parts considérables dans le champ électoral français. Cela est dû à une confluence de plusieurs facteurs : (a) la situation socio-économico-française qui ne s’améliore guère malgré les politiques publiques des partis de gouvernement de gauche ou de droite qui se succèdent, (b) le stratégique lissage du Front National, devenu Rassemblement National, par Marine Le Pen qui a su rendre fréquentable et crédible un parti alors repoussoir du temps de Jean Marie Le Pen, (c) l’offensive médiatique du milliardaire Vincent Bolloré – qui s’est scandaleusement enrichi en Afrique – permettant la familiarisation populaire des idées fascisantes au sein d’un peuple de France en quête de véritable leader pouvant redresser sérieusement l’économie de la nation.
En 24 ans, le racisme français, bien qu’institutionnel et toujours nié, s’est décomplexé et s’assume désormais sans remords. Les thèmes de l’identité nationale et de l’immigration – particulièrement maghrébine et subsaharienne- chers au Front National, se sont certes édulcorés au Rassemblement National, mais ont néanmoins gardé toute leur ferveur et pris une place centrale dans le débat politique : le mal français et le déclin de la France ont un nom, un visage : l’immigré africain, qu’il vienne du nord de l’Afrique ou de la zone subsaharienne. À écouter la presse française, notamment les médias mainstream, et même de très sérieux analystes ou éditorialistes politiques, Marine Le Pen – bien que condamnée deux fois par la justice française – a toutes les chances de se retrouver à l’Elysée au soir du 02 mai 2027.
Les Français sont, en effet, libres et souverains d’élire à la tête de leur pays le leader de leur choix. Surtout les Français vivant en France et, dans une certaine mesure, ceux résidant en outre-mer. Mais en va-t-il de même pour les Français « expatriés », pour ne pas dire « immigrés » qui vivent en Afrique francophone ?
Depuis l’avènement des « pseudo-indépendances » proclamées en 1960 dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises d’AOF et d’AEF, les descendants des Gaulois bénéficient allègrement de la légendaire hospitalité africaine nonobstant les 4 siècles d’esclavage et 150 ans d’impérialisme colonial et néocolonial. Malgré tout le mal ineffable que les Français ont pu faire aux Africains, ces derniers, attachés viscéralement à une tradition d’humanité, continuent à traiter avec bienveillance et compassion les Français vivant sur leur terre. Mais ce temps est peut-être révolu car nul être humain, si généreux soit-il, ne peut accepter éternellement d’être traité, chez soi, avec condescendance, mépris et racisme.
Le Français, vivant dans le luxe insolent au Gabon ou dans les autres pays africains francophones, piétine l’hospitalité généreusement offerte quand il vote délibérément pour le Rassemblement National. C’est comme si des Allemands votaient, en Israël, pour le parti néo-nazi AFD. Leur vote, bien que légitime, serait très mal compris ou accepté par leurs généreux hôtes juifs. La cohérence humaine et politique voudrait que tout Français vivant en Afrique et désirant voter pour le Rassemblement National, quitte définitivement sa terre d’accueil et aille exprimer tout le mal qu’il pense des Maghrébins et Subsahariens dans son pays. Autrement, il s’expose à une stigmatisation justifiée qui ne sera que l’expression d’une légitime réciprocité.
Pour mémoire, en 2017, le vote fasciste et raciste au Gabon atteignait au second tour 14% et 17,5% en 2022, soit une progression notable de 3,5%. C’est incroyable ! Lavé, nourri, blanchi et copieusement traité. Malgré cela morgue, condescendance, fascisme et racisme à l’endroit de l’idiot hôte africain. Ces Français ont véritablement un sacré toupet ! Nous relevons que cette déplorable attitude électorale (progression du vote raciste et fasciste) se retrouve ainsi dans tous les autres pays d’Afrique francophone comme le montre les deux schémas suivants :

Si les Français veulent continuer à « se la couler douce » au Gabon, et plus généralement en Afrique francophone, ils seraient bien inspirés de réfléchir au sens et à la profondeur du mot RECIPROCITE !
Privat Ngomo*
Libreville, le 30 août 2026. Fête nationale de la Libération.
















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