[Tribune] Education à la Santé Sexuelle et Reproductive (ESSR) en milieu scolaire : Enjeux, réalités et responsabilités
Au Gabon, la moindre évocation de sexualité à l’école déclenche des levées de boucliers, nourries d’amalgames et de fantasmes idéologiques plus que de faits. Dans cette tribune sans concession, Blanche-Reine Mebaley*, ancienne Directrice Générale de l’Enseignement Scolaire et Normal, démonte pièce par pièce l’accusation selon laquelle l’ESSR promouvrait l’homosexualité, chiffres accablants à l’appui : grossesses précoces, violences sexuelles, VIH chez les adolescents. Son verdict, ayant l’autorité de trente ans d’expérience dans la lutte contre le sida en milieu scolaire, ne fait pas dans la nuance: refuser d’informer les jeunes, ce n’est pas défendre la culture gabonaise, c’est les abandonner.

Entre l’école qui informe et les réseaux qui brouillent les repères, l’éducation à la santé sexuelle place la jeunesse gabonaise au cœur d’un choix: apprendre pour mieux se protéger. © GabonReview

Blanche-Reine Mebaley est Inspecteur Pédagogique des Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), aujourd’hui à la retraite. Elle a dirigé la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire et Normal (DGESN) et a également été à la tête de la Direction Générale de la Prévention du Sida (DGPS). © D.R.
Le 4 septembre 2026, le monde a célébré la Journée mondiale de la santé sexuelle, une initiative portée depuis 2010 par la World Association for Sexual Health (WAS) pour favoriser la sensibilisation, le dialogue et l’accès à une information fiable sur la santé sexuelle. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) consacre le mois de septembre à la santé sexuelle et reproductive. Cette année, le thème « Every Body » rappelle que la santé sexuelle concerne chaque personne et appelle à renforcer l’éducation, la prévention et la protection.
Au Gabon, malheureusement, l’éducation à la santé sexuelle et reproductive (ESSR) en milieu scolaire suscite des réactions vives, souvent nourries par des amalgames et des considérations idéologiques étrangères à notre réalité nationale. L’une des accusations les plus récurrentes consiste à prétendre que l’évocation de certaines notions liées à la sexualité à l’école remettrait en cause la culture gabonaise en participant notamment à la promotion de l’homosexualité au sein du système éducatif. Ainsi, on confond allègrement deux choses, la description des faits sociaux relatifs à la santé et leur promotion. Or, nommer et expliquer une réalité ne signifie pas l’institutionnaliser juridiquement ni l’ériger en norme morale.
L’actualité internationale offre l’occasion de poser une question simple mais essentielle : comment mieux protéger notre jeunesse face aux réalités sanitaires, sociales et éducatives auxquelles elle est confrontée ?
S’agissant de l’ESSR, dans quel contexte ce programme a‑t‑il été conçu ? À quelles problématiques sociales ce programme répond‑il ? Quels sont ses objectifs ? Autant de questions légitimes auxquelles il convient d’apporter des réponses claires et factuelles.
- Le cadre institutionnel
Dans le contexte du renouveau institutionnel de la Ve République, fondé sur le triptyque « Performance, probité et patriotisme » de l’action publique, il est de notre devoir citoyen de clarifier le débat et de replacer cette question dans son cadre constitutionnel, sanitaire, et éducatif en prenant appui sur les données statistiques.
Il convient de le rappeler avec vigueur : la Constitution gabonaise, fondée sur les valeurs socioculturelles fondamentales du pays (préambule et articles 9, 25 et 94), reconnaît l’hétérosexualité comme seul cadre de référence de la vie familiale et sociale. Cette orientation sexuelle repose sur la complémentarité biologique et psycho-affective entre l’homme et la femme, fondement de la transmission de la vie et de la continuité de l’espèce humaine.
La politique éducative, comme toute politique publique, s’inscrit nécessairement dans ce cadre normatif. L’ESSR, telle qu’envisagée dans les programmes scolaires, ne s’en écarte nullement. Elle ne vise ni à redéfinir les fondements culturels de la société gabonaise, ni à imposer des modèles exogènes, mais à répondre à des enjeux nationaux concrets de santé publique, de protection de la jeunesse et de développement des compétences nécessaires à une vie sexuelle responsable. Cette initiative s’aligne sur les engagements internationaux et régionaux librement souscrits par le Gabon en matière de droits humains, d’éducation de qualité et de santé pour tous.
Ainsi, à l’instar de nombreux pays d’Afrique, le Gabon a fait le choix d’intégrer l’éducation à la vie familiale (EVF) dans les programmes scolaires à la suite de la décision du Conseil des ministres du 27 février 1992 ; conformément aux recommandations de la mission d’identification et d’évaluation des besoins en matière de population de 1987, et du séminaire d’Oyem sur la Population et le Développement de 1990.
Cette démarche répondait à la nécessité d’apporter des réponses éducatives aux problèmes auxquels les jeunes étaient confrontés dans un contexte de transformation rapide de la société gabonaise ; elle s’inscrivait par ailleurs dans une dynamique internationale sur les questions de population et développement (Bucarest 1974, Mexico 1984, Amsterdam 1989, Rio 1992, Caire 1994, Copenhague et Beijing 1995, Addis Abeba 1997, …Nairobi 2019…).
Depuis lors, les approches et intitulés des programmes ont évolué au rythme des avancées scientifiques et pratiques pédagogiques. Dans notre pays, l’éducation à la vie familiale (EVF) a laissé place à l’éducation en matière de population (EMP), puis à l’éducation à la santé sexuelle et reproductive (ESSR).
Les Organismes des Nations Unies, dans le cadre de leur mandat d’appui aux États, élaborent et mettent à disposition des référentiels normatifs, des cadres conceptuels et des outils pédagogiques visant à renforcer la qualité des systèmes éducatifs et, corrélativement, à améliorer les indicateurs de développement humain. Ces instruments constituent des ressources d’orientation et d’accompagnement, et non des prescriptions uniformes.
La conception et la mise en œuvre des contenus et supports éducatifs en matière d’ESSR relèvent donc de la souveraineté des États. Elles sont nécessairement conceptualisées et contextualisées, en fonction des réalités démographiques, des problématiques sanitaires et sociales, des priorités stratégiques nationales ainsi que des valeurs socioculturelles qui structurent chaque société.
- L’ESSR face aux réalités de santé publique
Les objectifs de l’ESSR sont clairement identifiés : prévenir les grossesses précoces et leurs conséquences, lutter contre les infections sexuellement transmissibles, notamment le VIH ; protéger les enfants et adolescents contre les violences sexuelles et basées sur le genre ; et promouvoir le respect du corps, du consentement, de la responsabilité individuelle, et du bien-être holistique.
Ces objectifs répondent à une obligation fondamentale de l’État (article 35 de la Constitution) : garantir la santé et l’intégrité physique et morale des jeunes, conditions indispensables à la réussite scolaire, à la cohésion sociale et, à terme, au développement national. Les enjeux de l’ESSR sont donc sanitaires, sociaux et économiques.
Les données nationales issues des Enquêtes Démographiques et de Santé du Gabon (2019-2021), de l’enquête sur les grossesses précoces en milieu scolaire (2016) et de l’enquête sur les violences en milieu scolaire (2019) témoignent de l’ampleur de ces défis : l’entrée dans l’activité sexuelle, forcée dans de nombreux cas, peut intervenir dès l’âge de 10 ans ; près d’un tiers d’élèves déclare avoir eu leurs premiers rapports sexuels avant l’âge de 15 ans ; 80 % de jeunes femmes connaissent une première grossesse avant l’âge de 20 ans, avec des conséquences lourdes sur le parcours scolaire, telles que le redoublement (44 %), l’abandon ou l’exclusion (11%) ; 34% des décès des adolescentes sont liés aux grossesses et 1,5% des jeunes de 15 à 19 ans sont touchés par le VIH, avec une prévalence nationale de 3,6 %. A ce tableau s’ajoutent des situations préoccupantes et persistantes de violences sexuelles. En effet, 36,2 % d’élèves dont 41 % de filles et 34 % de garçons déclarent avoir subi des violences sexuelles ; 15 % des femmes de 15 à 49 ans ont subi des violences sexuelles dont 5 % avant l’âge de 15 ans, 8 % avant 18 ans et 10 % avant 22 ans. Par ailleurs, les médias et les réseaux sociaux font régulièrement état de faits graves — inceste, viol, pédophilie, abandon de nourrissons — impliquant des mineurs, des parents et d’autres acteurs de la société, dans un contexte où la consommation d’alcool (52%) et de substances psychoactives reste élevée chez les jeunes, favorisant ainsi les comportements à risques.
Attaquer ou rejeter l’ESSR au nom de peurs infondées ou de l’instrumentalisation du débat reviendrait, non seulement à ignorer ces réalités largement documentées ; mais aussi à priver les jeunes des outils indispensables à leur protection, à leur responsabilisation et à leur construction personnelle.
L’ESSR ne se limite pas à des connaissances biologiques. Elle vise le développement de compétences psychosociales essentielles : capacité d’analyse, gestion des émotions, estime de soi, affirmation de soi, aptitude à la prise de décision, résistance aux pressions.
L’expérience démontre que le silence et le tabou fragilisent davantage les jeunes que l’information encadrée, ainsi que le prouvent de nombreuses études. En l’absence de repères scolaires fiables et de cadre familial propice au dialogue, ceux-ci se tournent vers la rue, les pairs, les réseaux sociaux, où prolifèrent des contenus non contrôlés, souvent violents ou mensongers. L’école, en tant qu’institution républicaine, a précisément pour mission d’introduire rationalité, mesure et contextualisation.
III. Un choix de responsabilité publique
En définitive, l’option de l’ESSR ne saurait être réduite à une opposition caricaturale entre tradition et modernité, religion et école, valeurs et prévention. Elle engage directement la responsabilité des pouvoirs publics face à des réalités sanitaires, sociales et éducatives documentées, qui affectent durablement la jeunesse et, par conséquent, l’avenir de la Nation.
Assumer une ESSR adaptée au contexte gabonais, ce n’est ni renoncer à nos valeurs, ni céder à des agendas extérieurs. C’est, au contraire, exercer pleinement la souveraineté de l’État dans sa mission régalienne de protection de l’enfance, de promotion de la santé et de préparation de citoyens responsables. L’enjeu est donc moins de savoir s’il faut parler de sexualité aux jeunes que de savoir comment, quand, par qui et dans quel cadre il faut le faire. La réponse est pédagogique, scientifique, progressive, adaptée à l’âge et respectueuse du contexte culturel national.
La véritable ligne de fracture oppose donc la désinformation au discernement, l’émotion à la responsabilité, l’amalgame à la rigueur.
Car tant qu’il y aura la vie, il y aura la sexualité, ainsi que les défis qui l’accompagnent. La sexualité constitue une dimension de la santé et du bien-être tout au long de la vie ; et la réparation coûte toujours plus cher que la prévention, humainement, socialement et économiquement. Face à cette réalité immuable, la véritable question est donc simple : préférons-nous subir ou anticiper ?
Pour conclure, et disons-le une bonne fois pour toutes : l’école gabonaise, à travers l’ESSR, ne promeut ni orientation sexuelle, ni pratique sexuelle ; elle informe, prévient, éduque et protège.
Une lecture réductrice et biaisée de l’ESSR contribue à détourner le regard des véritables urgences de notre système éducatif. En effet, le vrai défi est ailleurs, et il est immense. Il est pédagogique, avec la nécessité de renforcer la formation des enseignants et la qualité des apprentissages. Il est infrastructurel, considérant les besoins criants en salles de classe, équipements et autres conditions matérielles dignes. Il est managérial et exige un saut qualitatif dans l’organisation, la gouvernance et le suivi des politiques publiques. Il est sécuritaire, parce qu’aucun enfant ne devrait apprendre dans un environnement où il se sent menacé, harcelé ou exposé aux violences.
C’est sur ces chantiers structurants que doit se concentrer notre énergie collective plutôt que des polémiques. Notre jeunesse mérite mieux, c’est-à-dire une éducation de qualité et inclusive : c’est un devoir national, une responsabilité partagée et collectivement assumée.
En ce mois de septembre consacré à la santé sexuelle et reproductive, ce message mérite d’être entendu : l’éducation à la santé sexuelle, c’est donner aux jeunes les moyens de s’épanouir, de développer des relations respectueuses, de réfléchir à l’incidence de leurs choix sur leur bien-être et sur celui des autres, de comprendre leurs droits et les défendre tout au long de leur vie ; et ce, dans le respect des lois et règlements en vigueur, de la différence et de la dignité humaine.
Blanche-Reine MEBALEY*
Inspecteur Pédagogique des Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), à la retraite
Ancien Directeur Général de l’Enseignement Scolaire et Normal (DGESN)
Ancien Directeur Général de la Prévention du Sida (DGPS)
Ancien Coordonnateur du Comité de Lutte contre le Sida du Ministère de l’Education Nationale (CO.LU.SI.MEN.)
Ancien Responsable des Programmes et du Secteur Formel au « Projet IEC/EMP Multisectoriel »
SOURCES
SOURCES NATIONALES, GABON
- Constitution de la République Gabonaise, 2024
- Loi n°021/2022 relative à la santé sexuelle et de la reproduction en République Gabonaise
- Loi n°006/2021 du 6 septembre 2021 portant élimination des violences faites aux femmes
- Conclusions et documents des travaux de la Consultation Nationales des parties prenantes en ESSR, 2021
- Enquête Démographique et de Santé du Gabon 2019–2021
- Enquête sur les violences en milieu scolaire, 2019
- Enquête sur les grossesses précoces en milieu scolaire, 2016
- Guide de formation des élèves en SSR, Sciences de la Vie et de la Terre, 2012
- Projet GAB/94/P01 : Programme IEC/EMP Multisectoriel, 1995
- Actes du Séminaire d’Oyem sur la Population et le Développement, 1990
SOURCES INTERNATIONALES
- Evaluation des pratiques et expériences en matière de santé sexuelle, OMS, 2023
- L’éducation à la sexualité en Afrique subsaharienne – Synthèse comparative, UNESCO, 2021
- L’Education Complète à la Sexualité : Données probantes et pratiques prometteuses en Afrique de l’Ouest et du Centre, UNFPA
- Education sexuelle complète : nouveaux éléments d’informations, enseignements et pratiques, UNESCO 2015
- Principes directeurs internationaux sur l’éducation sexuelle, UNESCO, 2010
- Standards pour l’éducation sexuelle en Europe, OMS Bureau Régional pour l’Europe et BZgA, 2010
SITES WEB
- OMS : https://www.who.int/fr/health-topics/sexual-health#tab=tab_3
- OMS Bureau Régional pour l’Afrique : https://www.afro.who.int/fr/health-topics/sante-de-ladolescent
- Association Mondiale pour la Santé Sexuelle (WAS) : https://www.worldsexualhealth.net/
















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