[Tribune] La presse gabonaise face à la crise de son modèle économique
La liberté de la presse se défend aussi dans les comptes des médias. Quand la publicité se raréfie, que les charges s’accumulent et que la subvention ne suffit plus, c’est la capacité d’informer qui s’érode. Dans cette tribune, Franck Charly Mandoukou* interpelle entreprises et pouvoirs publics sur les conditions économiques de survie de la presse gabonaise. Avec une exigence : dépasser la logique du soutien ponctuel pour construire un modèle durable, fondé sur des revenus diversifiés et un accès transparent et équitable au marché publicitaire.

Entre factures à payer et information à produire, la presse gabonaise cherche les moyens de sa survie et de son indépendance. (Illustration générée par IA.) © GabonReview

Journaliste et responsable de média gabonais, Franck Charly Mandoukou* est le fondateur et directeur de publication du journal en ligne Gabon Infos. Il a notamment été correspondant (« stringer ») de l’Agence France-Presse (AFP) au Gabon. © D.R.
La presse gabonaise traverse aujourd’hui une période particulièrement difficile. Ses revenus se sont considérablement réduits, voire sont devenus inexistants pour certains médias. La seule subvention accordée à la presse ne suffit plus à permettre aux entreprises de presse privées de fonctionner durablement.
La publicité, qui constituait autrefois une source importante de revenus, est désormais devenue rare. Les entreprises qui, par le passé, accompagnaient les médias à travers leurs investissements publicitaires semblent avoir fortement réduit, voire cessé, leur collaboration avec la presse.
Cette situation interroge également la place accordée à la communication dans la stratégie des entreprises au Gabon, notamment dans le cadre de leurs politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
Quelle part les entreprises consacrent-elles à leur communication ?
Au Gabon, il n’existe pas, à notre connaissance, de réglementation imposant à chaque entreprise de consacrer une part précise de son chiffre d’affaires ou de son budget à la communication.
Dans la pratique, les entreprises déterminent leurs budgets de communication en fonction de leur taille, de leur secteur d’activité, de leurs objectifs commerciaux et de leur stratégie de développement.
À titre indicatif, certaines références professionnelles situent généralement les budgets de communication dans une fourchette pouvant représenter quelques pourcents du chiffre d’affaires, avec des niveaux parfois plus élevés lors du lancement d’une entreprise, d’un produit ou d’un service.
Les entreprises qui s’adressent directement au grand public, notamment dans les secteurs de la téléphonie, de la grande distribution ou des services, peuvent naturellement consacrer des budgets plus importants à leur communication que celles opérant principalement dans le B2B.
Mais au Gabon, une question mérite d’être posée : quelle part des budgets de communication des grandes entreprises est effectivement consacrée aux médias locaux ?
La RSE peut-elle se substituer à la publicité ?
Des entreprises telles que Comilog et Sobraga, mais aussi, par le passé, Olam Gabon et Setrag, ont été des partenaires importants de la presse. Aujourd’hui, plusieurs médias constatent une diminution de ce type de soutien.
Dans le même temps, les entreprises poursuivent leurs actions de responsabilité sociétale en faveur des populations locales, à travers des projets sociaux, éducatifs, sanitaires, environnementaux ou communautaires.
Ces actions sont évidemment importantes. Mais elles ne devraient pas nécessairement conduire à marginaliser la communication avec les médias.
La RSE et la publicité ne répondent pas aux mêmes objectifs. La première vise notamment à produire un impact social, économique ou environnemental positif dans les territoires où l’entreprise est implantée. La seconde contribue à sa visibilité, à la valorisation de son image, à la présentation de ses produits et services et à la diffusion de ses activités auprès du public.
Les deux démarches peuvent donc être complémentaires.
Une presse de plus en plus étranglée
À la baisse des recettes publicitaires s’ajoutent les difficultés liées au financement institutionnel de la presse privée.
Les médias doivent continuer à faire face à leurs différentes charges : impôts, obligations administratives, salaires, loyers, équipements, abonnements techniques, frais de production et autres dépenses indispensables à leur fonctionnement.
Dans ce contexte, l’absence de ressources publicitaires suffisantes accentue considérablement la pression financière qui pèse sur les entreprises de presse.
La question de la publicité institutionnelle mérite également d’être posée.
Comment sont répartis les budgets de communication et de publicité des institutions publiques ?
Quels sont les critères retenus pour sélectionner les médias bénéficiaires ? Existe-t-il une transparence suffisante sur ces investissements ?
Si une part importante de ces ressources est concentrée auprès d’un nombre limité d’opérateurs, alors que de nombreux médias privés peinent à maintenir leurs activités, la question de l’équité dans l’accès au marché publicitaire mérite nécessairement d’être examinée.
Il ne s’agit pas de réclamer une faveur pour les médias privés, encore moins une publicité attribuée sans critères. Il s’agit de s’interroger sur l’existence d’un environnement permettant à l’ensemble des acteurs professionnels de la presse d’accéder, dans des conditions transparentes et équitables, aux opportunités économiques disponibles.
Quel avenir pour la presse gabonaise ?
La question n’est donc plus seulement celle de la subvention à la presse. Elle est aussi celle de la construction d’un véritable modèle économique durable pour les médias gabonais.
La presse ne peut pas vivre uniquement de subventions. Elle doit pouvoir compter sur la publicité, les abonnements, les partenariats, les services, les événements, les contenus spécialisés et d’autres sources de revenus compatibles avec son indépendance éditoriale.
Mais cette transformation nécessite également un environnement économique et institutionnel favorable.
Si les entreprises réduisent leurs investissements publicitaires dans les médias, si la publicité institutionnelle demeure concentrée, si les mécanismes de soutien restent limités et si les charges continuent de peser lourdement sur les entreprises de presse, le risque est de voir disparaître progressivement une partie du tissu médiatique national.
Or, une presse qui disparaît, c’est aussi un espace de moins pour l’information, le débat public, la pluralité des opinions et le contrôle citoyen.
La question mérite donc d’être posée aussi bien aux pouvoirs publics qu’aux entreprises :
Quelle place souhaitent-ils réellement accorder à la presse gabonaise dans l’écosystème économique et démocratique du pays ?
Au-delà des déclarations de principe sur l’importance de la liberté de la presse, il devient nécessaire de réfléchir aux conditions économiques qui permettent à celle-ci d’exister et de travailler dans la durée.
Car défendre une presse professionnelle, indépendante et responsable, c’est aussi s’interroger sur les moyens économiques nécessaires à son existence.
Franck Charly MANDOUKOU*
Journaliste vérificateur et de solutions
















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