« Le Gabon ne peut pas traiter la question migratoire comme une réalité périphérique. » Dans cette nouvelle tribune, le Dr Emmanuel Thierry Koumba* invite à dépasser les polémiques autour des 34,1 % de ressortissants étrangers recensés dans la population gabonaise. L’universitaire plaide pour une véritable doctrine nationale fondée sur quatre piliers : connaître les réalités migratoires, réguler les flux, protéger les intérêts des Gabonais et les droits des étrangers légalement établis, mais aussi mieux communiquer pour prévenir les tensions et préserver la cohésion nationale.

Des habitants brandissent le drapeau national, à Libreville, le 30 août 2023. © AFP

 

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction – Quand un chiffre devient une question de société

Il est des chiffres qui ne restent pas longtemps dans les tableaux statistiques. Ils descendent dans la rue, entrent dans les marchés, s’invitent dans les taxis, les quartiers et les conversations familiales. Le chiffre de l’immigration étrangère au Gabon appartient désormais à cette catégorie.

Le recensement général de la population et des logements (RGPL) récemment homologué établit la population résidente à 3 518 621 habitants, dont 2 318 365 Gabonais et 1 200 256  ressortissants étrangers, soit environ 34,1 %  de la population recensée.

Un tel résultat appelle moins les passions que les explications. Car, derrière ce pourcentage, se trouvent des réalités démographiques, économiques, sociales, sécuritaires et, surtout, communicationnelles.

Pour un spécialiste des questions de l’information et de la communication, la question essentielle n’est donc pas de savoir comment opposer les Gabonais aux étrangers. Elle est plutôt de comprendre comment l’État peut organiser une immigration importante tout en protégeant ses citoyens, ses travailleurs, son économie et les droits des étrangers légalement installés. C’est désormais une question de gouvernance.

1. Connaître avant de commenter : le devoir de vérité statistique 

Le premier devoir d’un  État est de connaître sa propre population. Le chiffre de 34,1 % constitue une donnée majeure, mais il doit être davantage documenté : répartition géographique des étrangers, pays d’origine, âge, sexe, situation administrative, secteurs d’activité, durée de résidence, statut professionnel et contribution à l’économie nationale.

L’UNFPA rappelle que le recensement constitue précisément un instrument permettant de disposer de données nécessaires à la planification des politiques publiques. Près de 60% de la population est concentrée dans la population de l’Estuaire, ce qui permet également de comprendre pourquoi la question migratoire  est particulièrement visible à Libreville.

La publication des données détaillées n’est donc pas une faveur accordée à l’opinion publique. C’est une exigence de bonne gouvernance.

Comme le souligne Rachel Gisselquist dans ses travaux sur la gouvernance migratoire dans les pays du Sud, la qualité des données et leur utilisation dans les politiques publiques constituent des éléments essentiels de la gestion des migrations.

2. Réguler sans stigmatiser : l’État  doit reprendre toute sa place 

Une immigration importante n’ est pas forcément synonyme de désordre. Mais une immigration insuffisamment connue, mal administrée ou mal expliquée peut devenir une source de tension.

Stephen Castles rappelle que les politiques migratoires qui ignorent les droits des migrants peuvent produire des effets inattendus et alimenter la vulnérabilité et l’exploitation. À l’inverse, l’existence de droits pour les étrangers ne signifie nullement l’absence de devoirs.

L’État doit savoir qui entre sur son territoire, qui y séjourne, qui y travaille, dans quelles conditions et pendant combien de temps. Il doit également lutter contre l’immigration clandestine, les trafics, l’exploitation de travailleurs, la fraude documentaire et les réseaux criminels transnationaux, dans le strict respect de la loi.

Hein de Hass montre justement que les politiques migratoires ne produisent pas leurs effets dans le vide : elles interagissent avec les réalités économiques, sociales, géographiques et les réseaux migratoires. Autrement dit, fermer les yeux sur les réalités migratoires n’est pas une politique.

3. Protéger les Gabonais sans nier les droits des étrangers c

Le Gabonais, qui s’interroge sur son emploi, son activité commerciale, son logement ou son pouvoir d’achat, mérite une réponse de l’État. Mais l’étranger, régulièrement installé au Gabon, mérite également la protection de la loi.

C’est précisément ici que la responsabilité publique devient délicate : protéger les intérêts nationaux sans fabriquer une catégorie de citoyens de seconde zone de parmi les étrangers légalement établis.

Lauren Landau, dont les travaux sur les migrations africaines ont largement analysé les relations entre les migrants, les villes, les États et les sociétés d’accueil, montre combien les dynamiques migratoires africaines sont liées aux transformations urbaines et aux relations sociales.

Olivier Bakewell, avec Cathrine Talleraas, rappelle également que la gouvernance des migrations en Afrique doit être comprise dans son environnement politique propre et ne peut être réduite à une simple logique de contrôle des frontières. Le Gabon doit donc rechercher un équilibre : fermeté administrative, justice économique, sécurité publique et respect des droits fondamentaux.

4. Immigration et criminalité : attention au raccourci communicationnel 

Une autre question devient particulièrement sensible dans l’opinion : celle de l’association entre immigration et criminalité. 

Des étrangers peuvent naturellement être impliqués dans des infractions. Mais il serait méthodiquement dangereux de transformer cette réalité éventuelle en une accusation collective contre une population entière.

Pour savoir si les étrangers sont surreprésentés parmi les auteurs d’infractions, il faut publier des statistiques judiciaires et policières fiables : nationalité, type d’infraction, lieu, âge, statut de résidence, procédures engagées et condamnations définitives. Sans ces données, nous passons de la statistique à la rumeur. Et, dans une société désormais dominée par les réseaux sociaux, la rumeur possède une puissance communicationnelle considérable.

C’est ici que mon champ des Sciences de l’information et de la communication retrouve toute sa pertinence : lorsqu’une donnée officielle n’est pas suffisamment expliquée, elle laisse un espace que les réseaux sociaux, les conversations populaires et parfois les discours de peur viennent immédiatement occuper.

5. Restaurer la confiance par une véritable communication publique 

Demetrios Papademetriou a insisté sur un élément essentiel de la gouvernance migratoire : sans confiance du public, la capacité de l’État à conduire une politique migratoire efficace se réduit considérablement. Il souligne également l’importance d’un récit oublié honnête, nuancé et capable d’expliquer les arbitrages de la politique migratoire.

Voilà précisément le rôle que devrait jouer la communication publique au Gabon. Le gouvernement devrait expliquer régulièrement :

  • combien d’étrangers résident légalement dans le pays ;
  • combien sont en situation irrégulière ;
  • dans quelles provinces ils vivent ;
  • quels secteurs économiques les emploient ;
  • quelle est leur contribution à l’économie ;
  • quelles règles s’appliquent à eux ;
  • quelles sanctions sont prévues en cas d’infraction ;
  • quelles mesures protègent prioritairement l’emploi et les intérêts des citoyens gabonais.

La transparence devient alors un instrument de prévention des tensions.

Comme l’enseigne Dominique Wolton dans sa réflexion sur la communication politique et publique, communiquer ne consiste pas simplement à transmettre une information : il s’agit aussi d’organiser la relation entre des acteurs, des intérêts et des représentations différentes.

6. Une nouvelle doctrine gabonaise : connaître, réguler, protéger et communiquer

Le Gabon pourrait ainsi construire une véritable doctrine nationale de gouvernance migratoire autour de quatre verbes.

Connaître, d’abord : disposer de données précises et régulièrement actualisées.

Réguler, ensuite : contrôler les frontières, les titres de séjour, l’accès au marché du travail et les activités économiques dans le respect du droit.

Protéger, surtout : protéger les citoyens gabonais dans leurs droits économiques et sociaux, mais également protéger les étrangers régulièrement établis contre les discriminations et les violences.

Communiquer, enfin : expliquer les décisions publiques avec des données accessibles, compréhensibles et vérifiables.

Andrew Geddes rappelle justement que la gouvernance migratoire ne consiste pas seulement à réagir à des flux déjà existants : les institutions, leurs catégories et leurs décisions contribuent elles-mêmes à façonner la manière dont les migrations sont administrées et perçues.

Voilà pourquoi la communication ne doit pas arriver après la politique migratoire. Elle doit en faire partie.

Conclusion – Transformer l’inquiétude en politique publique 

Le Gabon ne peut pas traiter la question migratoire comme une réalité périphérique.

Avec plus d’un résident sur trois recensé comme ressortissant étranger, le pays dispose désormais d’une donnée démographique qui mérite une politique publique à la hauteur de son importance. Mais cette donnée ne doit devenir ni un instrument de stigmatisation ni un sujet interdit. 

Elle doit devenir un objet de connaissance de, de débat et de régulation.

Le Gabon doit pouvoir dire clairement à ses citoyens : nous savons combien vous êtes, nous savons qui réside sur notre territoire, nous contrôlons nos frontières, nous protégeons votre emploi et votre économie, et nous faisons respecter la loi.

Mais l’État doit pouvoir dire simultanément aux étrangers légalement installés : vous avez des droits parce que vous êtes sous la protection de la loi, mais vous avez également des devoirs envers le pays qui vous accueille.

C’est peut-être là que se trouve la véritable maturité d’une politique migratoire. Car, entre l’ouverture sans contrôle et le rejet sans discernement, il existe une troisième voie : celle d’une immigration connue, maîtrisée, réglementée et humainement respectueuse.

Et dans cette entreprise la communication publique n’est pas un simple accompagnement de l’action gouvernementale. Elle constitue l’une des conditions de sa compréhension, de son acceptation sociale et, surtout, de la préservation de la cohésion nationale. 

*Docteur Emmanuel Thierry Koumba 

Universitaire en Sciences de l’information et de la communication 

Enseignant à l’UOB et à EM-Gabon Université 

Acteur engagé de la vie publique gabonaise

 
GR
 

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