Le Gabon a déjà exporté son pétrole, son manganèse et une large part de la valeur qui allait avec. Avec Maboumine, il n’a plus droit au même scénario. Entre terres rares, niobium, risques environnementaux et promesse d’industrialisation, le choix est désormais stratégique : vendre encore du minerai brut ou transformer sur place pour créer emplois, compétences et revenus. Dans cette tribune libre, le sénateur Georges Mpaga* érige le projet Maboumine et le corridor d’Ozouri en test de souveraineté pour la Ve République, avec sept «lignes rouges» sur la transparence, les populations, l’environnement et la transformation locale.

Derrière les terres rares de Maboumine, il y a aussi une autre richesse : les eaux, la pêche et les communautés que le projet ne devra pas sacrifier. © Mbolo Gabon

 

Georges Mpaga est une figure de la société civile gabonaise. Ancien dirigeant du Réseau des organisations libres de la société civile pour la bonne gouvernance au Gabon (ROLBG), il a plaidé pour davantage de transparence dans la gestion publique et le secteur extractif. Il s’est ensuite engagé dans les institutions de la transition puis de la post-transition.© D.R.

Objet : Le gisement de Maboumine, le corridor d’Ozouri et la Souveraineté Nationale

Gabonaises, Gabonais, Chers Compatriotes de Port-Gentil et d’Ozouri,

On ne nous fera plus le coup du manganèse et du pétrole. Plus de 70 ans d’extraction du brut au Gabon, plus de 70 ans de pauvreté à côté des puits et des mines. Aujourd’hui, on nous parle de minerais critiques et de transition énergétique. Je dis : parlons de souveraineté. Le dossier Maboumine est le test de la Vème République.

  1. Définition, composition et rôle dans la transition énergétique

Les terres rares ne sont ni des terres, ni rares. Il s’agit de 17 métaux aux propriétés magnétiques et électroniques inégalées. Ce sont les vitamines de l’industrie moderne : on en met 1% mais sans ce 1%, rien ne marche.

On distingue deux familles. Les Terres Rares Légères : Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme. Les Terres Rares Lourdes : Yttrium, Terbium, Dysprosium, beaucoup plus rares et chères, jusqu’à 400 dollars le kilo. Sans Dysprosium, un aimant fond à 80 degrés.

Le gisement de Maboumine, à 50 km de Lambaréné, est un complexe polymétallique unique au monde. Découvert en 1986 par le BRGM, puis rétrocédé par Eramet-Comilog à l’Etat pour 1 franc symbolique le 18 novembre 2019, il contient environ 150.000 tonnes de Niobium, soit la 2ème réserve mondiale. Il contient les 17 terres rares associées, du Scandium, des Phosphates, du Tantale et des traces d’Uranium-Thorium. C’est là le danger majeur : raffiner les terres rares, c’est gérer de la radioactivité naturelle.

Sans terres rares, il n’y a pas de transition énergétique. Une seule éolienne offshore de 3 MW a besoin de 600 kg de terres rares pour son aimant permanent. Un moteur de voiture électrique contient 1 à 2 kg de Néodyme. La demande mondiale sera multipliée par 7 d’ici 2040. Celui qui contrôle les terres rares contrôle la transition.

  1. Les enjeux détaillés pour le Gabon

Enjeux économiques

Le MoU signé le 17 février 2026 avec l’Indonésie via Danantara Indonesia prévoit que nous extrayons à Maboumine et qu’ils raffinent et fabriquent les aimants en Indonésie. C’est exactement le modèle du brut que nous avons juré d’enterrer après plus de 70 ans d’échec.

Dans le scénario brut, modèle actuel du MoU, 1 tonne de concentré vaut 5.000 à 10.000 dollars. Pour 1 million de tonnes, cela représente 5 à 10 milliards de dollars de chiffre d’affaires, dont 3% de redevance pour le Gabon, soit 150 à 300 millions de dollars. Et 200 emplois de manoeuvres.

Dans le scénario que je défends, 1 tonne d’aimant permanent néodyme-fer-bore vaut 100.000 à 150.000 dollars. C’est un multiplicateur de valeur de 20. C’est 5.000 emplois directs d’ingénieurs, techniciens chimistes, soudeurs, logisticiens, et 15.000 emplois indirects à Lambaréné, Ozouri et Port-Gentil. C’est la création d’une filière industrielle complète, d’une école de chimie des terres rares à Port-Gentil, utilisant notre gaz comme énergie compétitive et nos ingénieurs du pétrole.

Le Gabon peut être le Qatar des aimants, fournisseur souverain de l’Europe qui cherche à se déconnecter de la Chine qui contrôle 90% du raffinage mondial. Ou rester simple porteur de minerai brut.

Enjeux sociaux

Les terres de Maboumine et d’Ozouri sont des terres communautaires coutumières Myènè, Fang et Akélé. Sans bail emphytéotique clair, nous allons reproduire les conflits de Moanda avec expropriation sans compensation juste. Je demande 50% d’emplois locaux avec obligation de formation des jeunes de Lambaréné, Ndjolé, Ozouri et Port-Gentil aux métiers de la chimie et de la radioprotection.

Au niveau de la santé, nous parlons de poussières contenant de l’Uranium et du Thorium. Sans surveillance radiologique, les mineurs de Maboumine et les dockers d’Ozouri seront exposés comme l’ont été les mineurs de Mounana.

Au niveau de l’identité, Ozouri est un village de pêcheurs. Transformer Ozouri en port minier sans consentement, c’est tuer une culture de pêche lagunaire millénaire pour un contrat minier de 25 ans.

Enjeux environnementaux

Le projet prévoit de faire descendre le minerai par l’Ogooué, depuis Maboumine jusqu’à Ozouri. L’Ogooué n’est pas un canal industriel. C’est notre source de vie.

Je dénonce ici les risques de déversion dans l’Ogooué et ses affluents. Un chavirage de barge, une rupture de big-bag, un lavage de cale sauvage à Ndjolé ou à Lambaréné, et c’est la contamination directe de l’eau potable de tout le Moyen-Ogooué. Les boues acides de lavage du minerai, si elles sont déversées dans l’Ogooué ou dans l’Abanga et la Ngounié, empoisonneront les frayères et les champs inondés.

A l’arrivée, le risque se concentre sur Ozouri et la lagune Nkomi. La lagune Nkomi, anciennement lagune Fernan-Vaz, est une lagune fermée, fragile, à très faible renouvellement d’eau. C’est une nourricerie pour les crevettes, les poissons et les lamantins, classée site Ramsar, et une zone de ponte des tortues luths. Le stockage à ciel ouvert à Ozouri, sous les pluies équatoriales de 2000 mm par an, va générer une lixiviation permanente. Les eaux de ruissellement chargées de poussières radioactives et de métaux lourds vont se déverser directement dans la lagune Nkomi. Un seul accident de stockage à Ozouri transformera la lagune Nkomi en lagune morte pour 50 ans.

III. Recommandations : mes 7 lignes rouges pour un consensus populaire

Je ne voterai aucune loi de ratification sans ces préalables. Elles sont non négociables et doivent être maintenues intégralement comme formulées.

Première ligne rouge, transparence totale du contrat, préalable absolu. Le MoU du 17 février 2026 n’a jamais été publié. J’exige, conformément à la Constitution de la Vème République et à l’ITIE, la publication intégrale et immédiate du MoU, de ses annexes, des études de faisabilité et de tous les avenants au Journal Officiel. Le peuple gabonais doit savoir ce qu’on vend et à quel prix avant toute signature. Pas de transparence, pas de contrat.

Deuxième ligne rouge, consultations publiques préalables, libres, éclairées et obligatoires incluant Ozouri et les riverains de l’Ogooué et de la lagune Nkomi. Je refuse les consultations après signature pour valider un fait accompli. Je demande des consultations AVANT toute décision, tri-localisées et obligatoires : à Maboumine et Lambaréné pour l’extraction, à Ndjolé et Bifoun pour le transport fluvial, et impérativement à Ozouri et Port-Gentil pour le stockage, le transbordement et le raffinage, ainsi que dans tous les villages riverains de l’Ogooué et de la lagune Nkomi concernés par les risques de déversion. Ozouri, à cheval sur la côte atlantique et l’embouchure de l’Ogooué, porte maritime naturelle de Maboumine et chef-lieu de fait de mon Département d’Etimbouè, n’a jamais été informé du transit de minerai potentiellement radioactif devant les cases des pêcheurs Myènè. Les consultations se feront en langues Omyènè et Fang, avec procès-verbaux publics.

Troisième ligne rouge, consensus populaire et campagne nationale d’information et de sensibilisation. On ne peut engager la Nation pour 25 ans sur une ressource aussi stratégique et aussi dangereuse sans le peuple. J’exige le lancement d’une campagne nationale d’information et de sensibilisation de 90 jours, pilotée par le Parlement, expliquant aux Gabonais ce que sont les terres rares, ce qu’est la radioactivité naturelle, ce que vaut un aimant et ce que vaut le brut, et quels sont les risques de déversion pour l’Ogooué et la lagune Nkomi. Débats télévisés, caravanes à Lambaréné, Ndjolé, Ozouri, Omboué et Port-Gentil, émissions en langues locales. L’objectif est de construire un consensus populaire national, libre et éclairé, avant tout vote au parlement.

Quatrième ligne rouge, étude d’impact environnemental et social intégrée Mine-to-Port avec volet radioactivité qui prend en compte la question de la radioactivité. Je refuse le saucissonnage. J’exige une EIES unique, cumulative et indépendante, réalisée par un cabinet international indépendant, couvrant tout le corridor Maboumine-Ozouri. Elle doit impérativement prendre en compte à Ozouri le dragage de l’embouchure, la construction des aires de stockage à ciel ouvert, l’envol de poussières de terres rares, la lixiviation par les pluies équatoriales, la contamination de la nappe côtière, le risque de déversement dans l’Ogooué et par extension dans la lagune Nkomi, site Ramsar et zone de ponte des tortues luths, et la gestion des eaux de lavage acides. Elle doit impérativement prendre en compte les scénarios de déversion accidentelle et chronique dans l’Ogooué, ses affluents comme l’Abanga et la Ngounié, et dans la lagune Nkomi. Elle doit prendre en compte la question de la radioactivité : mesure du taux d’Uranium-Thorium dans le minerai brut, dans les poussières, dans les eaux de lavage, plan de gestion des résidus faiblement radioactifs à Ozouri et à Maboumine, plan de surveillance radiologique des populations et des pêcheurs sur 20 ans, et plan de dépollution. Si nous échouons sur ce point, nous créerons à Ozouri une deuxième Mounana radioactive, mais en bord de mer et de lagune, impossible à dépolluer.

Cinquième ligne rouge, partage des revenus, terres et transformation locale. 10% de redevance minimum dont 30% aux collectivités locales avec part sanctuarisée pour Ozouri et Etimbouè. 50% d’emplois locaux. Bail emphytéotique de 25 ans, pas d’expropriation. 50% de raffinage au Gabon d’ici 2030, 100% d’aimants à Port-Gentil-Ozouri d’ici 2035. Participation Etat à 35% minimum et révision tous les 5 ans. 30% de sous-traitance aux PME gabonaises.

Sixième ligne rouge, non-accaparement des terres et respect des droits coutumiers. Les terres de Maboumine et d’Ozouri sont des terres communautaires coutumières. Je demande un bail emphytéotique de 25 ans renouvelable avec loyer annuel indexé et versé directement aux communautés. Pas de confiscation par déclaration d’utilité publique. Restitution des terres après réhabilitation avec caution environnementale consignée.

Septième ligne rouge, transformation locale obligatoire et contrat gagnant-gagnant. 50% du raffinage au Gabon d’ici 2030, 100% de la fabrication d’aimants à Port-Gentil-Ozouri d’ici 2035, en utilisant le gaz de Port-Gentil comme source d’énergie. Fin des conventions stabilisées de 25 ans exonérées d’impôts. Clause de révision tous les 5 ans indexée sur le cours du néodyme, du dysprosium et du niobium. Participation de l’Etat à 35% minimum au capital de la société d’exploitation, avec un siège au Conseil d’Administration pour les représentants de Béndjè, Etimbouè et du Moyen-Ogooué. Création d’une école nationale de chimie des terres rares et de radioprotection à Port-Gentil.

Conclusion

Après plus de 70 ans d’extraction du brut qui ne nous a pas développés, les terres rares ne seront une chance que si nous rompons avec l’opacité, la précipitation et l’exclusion. La transparence du contrat, les consultations publiques préalables et obligatoires, le consensus populaire issu d’une campagne nationale d’information et de sensibilisation, et une EIES honnête et complète qui prend en compte la question de la radioactivité et les risques de déversion dans l’Ogooué, ses affluents et la lagune Nkomi sont les quatre piliers sans lesquels je dirai NON au nom du peuple d’Etimbouè.

Maboumine doit être l’école de la Vème République : Maboumine extrait, l’Ogooué transporte en toute sécurité, Ozouri stocke et sécurise sans polluer l’Ogooué et la lagune Nkomi. Port-Gentil raffine et fabrique, le Gabon vend des aimants.

GEORGES MPAGA*

Sénateur National élu du Département d’Etimbouè

5ème Secrétaire du Bureau du Sénat Vème République, Défenseur de l’environnement, membre de l’association internationale de l’ITIE.

 
GR
 

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