Le Gabon peut décider de garder son iboga. Le monde, lui, n’attendra pas. Entre cultures développées ailleurs, molécules de substitution, synthèse chimique et recherche internationale, l’avenir de l’ibogaïne pourrait très bien s’écrire sans le pays qui en porte pourtant l’un des héritages les plus profonds. C’est précisément le risque que pointe Yann Guignon*, président de Blessings Of The Forest Gabon : faire de l’interdiction d’exportation non pas un point d’arrivée, mais le départ d’une stratégie nationale capable de protéger la ressource, les communautés et les savoirs, sans abandonner à d’autres la maîtrise scientifique, économique et réglementaire de la filière.

Le Gabon protège son iboga. Mais, doit-il se couper de la recherche et des marchés ? L’avenir scientifique et économique de la filière pourrait s’écrire ailleurs (illustration générée par IA). © GabonReview

 

Yann Guignon est consultant franco-gabonais, fondateur et président de l’ONG Blessings Of The Forest (BOTF), dédiée à la conservation du patrimoine naturel et culturel des peuples autochtones du Gabon, notamment autour de l’iboga. © D.R.

Le projet de décret portant interdiction d’exportation de l’iboga et de l’ensemble de ses dérivés, adopté en Conseil des ministres le 18 septembre 2026, constitue un signal politique fort.

À travers cette décision, l’État gabonais réaffirme sa volonté de protéger une ressource végétale stratégique, de lutter contre les exportations illégales et de préserver un patrimoine culturel et spirituel indissociable de l’histoire de notre pays. Blessings Of The Forest (BOTF) salue cette volonté de souveraineté et l’attention désormais accordée au pillage de l’iboga, à sa surexploitation et à l’appropriation des connaissances traditionnelles qui lui sont associées.

Cette décision protectrice doit cependant constituer le point de départ d’une stratégie nationale plus large. Car, pendant que le Gabon organise la protection de son patrimoine, le contexte international évolue à grande vitesse.

Le marché mondial peut désormais se développer sans l’iboga gabonais

L’iboga est aujourd’hui cultivé dans plusieurs pays africains et sud-américains. Par ailleurs, une part importante de l’ibogaïne utilisée par les cliniques internationales est obtenue à partir de la voacangine extraite de Voacanga africana. Les progrès récents de la synthèse chimique permettent également d’envisager une production d’ibogaïne et de molécules apparentées sans recours direct à l’iboga naturel du Gabon.

Cette réalité impose une réflexion stratégique. Si la décision gabonaise est comprise à l’étranger comme signifiant que « le Gabon ne souhaite plus participer au commerce ni à la recherche internationale sur l’iboga », les réseaux scientifiques, médicaux et économiques ne cesseront pas leurs activités. Ils risquent plutôt de se tourner définitivement vers d’autres plantes, d’autres pays, des procédés synthétiques ou des analogues brevetés.

Le Gabon pourrait alors conserver l’iboga sur son territoire, tout en perdant progressivement son influence sur les normes scientifiques, économiques, éthiques et réglementaires qui détermineront l’avenir mondial de l’ibogaïne.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre protection et coopération. Il est d’organiser une coopération placée sous les conditions souveraines du Gabon : traçabilité, conservation, transformation locale, consentement préalable, partage équitable des avantages et participation effective des communautés.

Quel avenir pour les plantations communautaires ?

Depuis plusieurs années, des communautés gabonaises ont consacré du temps, des terres et des ressources financières à la création de plantations d’iboga à finalité commerciale. Elles ont contribué à la domestication de la plante, à sa régénération et à la réduction de la pression exercée sur les populations sauvages.

Certaines souhaitaient inscrire leur production dans un dispositif conforme au Protocole de Nagoya. Des clients et partenaires internationaux s’étaient également déclarés disposés à respecter la traçabilité, les autorisations nationales, les conditions convenues d’un commun accord et le partage des avantages.

Il est aujourd’hui indispensable d’évaluer les conséquences du nouveau dispositif sur ces plantations, leurs investissements, leurs engagements et leurs débouchés. Jusqu’à présent, nombre de ces communautés n’ont pas encore eu la possibilité de faire entendre leur voix dans la définition de ce nouveau cadre.

Une politique de conservation ne peut durablement réussir si elle fragilise ceux qui plantent, entretiennent et protègent la ressource. Il faudra donc recenser les plantations existantes, examiner les engagements déjà pris et prévoir, selon les choix qui seront arrêtés, des mesures transitoires, des débouchés nationaux, des mécanismes d’accompagnement ou des circuits d’autorisation strictement contrôlés.

Les communautés doivent pouvoir décider de ce qu’elles souhaitent partager

La question dépasse très largement la commercialisation d’une plante. Elle concerne également les connaissances médicinales, culturelles et spirituelles attachées à l’iboga.

Toutes les ressources et toutes les connaissances ne doivent pas nécessairement être accessibles. Certaines communautés peuvent souhaiter participer à une filière commerciale transparente. D’autres peuvent refuser que certaines pratiques, informations ou connaissances sacrées soient divulguées ou commercialisées.

Ces choix ne peuvent être présumés ni par les acteurs étrangers, ni par les entreprises, ni même par les organisations de la société civile. Ils doivent être exprimés par les communautés concernées, selon leurs règles propres, avec une information complète sur les conséquences scientifiques, juridiques et économiques de leurs décisions.

Une communauté peut, par exemple, accepter la commercialisation d’un iboga cultivé et traçable sans autoriser l’accès à ses connaissances thérapeutiques ou initiatiques. Le consentement relatif à la ressource végétale ne doit jamais être confondu avec le consentement relatif aux savoirs traditionnels.

Faire de la décision de l’État le socle d’une véritable politique nationale

Le projet de décret ouvre ainsi une occasion historique. Il permet au Gabon de passer d’une succession de mesures sectorielles à une stratégie nationale cohérente associant protection de la ressource, développement communautaire, recherche scientifique, propriété intellectuelle, santé, culture et diplomatie.

Pour réussir, cette stratégie devra répondre collectivement à plusieurs questions essentielles :

* Quel est aujourd’hui l’état réel des ressources sauvages et des plantations ?

* Quelles sont les communautés, institutions, entreprises et initiatives déjà engagées ?

* Quelles activités doivent demeurer strictement interdites ?

* Quelles formes de recherche, de transformation locale ou de coopération pourraient être autorisées sous contrôle de l’État ?

* Comment protéger les investissements réalisés de bonne foi par les communautés ?

* Comment garantir leur représentation dans les mécanismes d’autorisation et de partage des avantages ?

* Quelles ressources et connaissances les détenteurs souhaitent-ils partager, préserver ou déclarer non commercialisables ?

* Comment faire du Gabon un centre international de référence pour la conservation, la recherche, la transformation et la gouvernance éthique de l’iboga ?

Organiser urgemment les Assises nationales de l’iboga

Pour répondre à ces questions, BOTF appelle respectueusement à l’organisation urgente des Assises nationales de l’iboga, sous la haute autorité de l’État.

Ces Assises devraient être précédées de consultations territoriales permettant aux communautés traditionnelles, aux planteurs, aux tradipraticiens, aux chercheurs et aux détenteurs de savoirs de s’exprimer dans des conditions adaptées. Elles devront également réunir les administrations compétentes, les institutions scientifiques, les acteurs économiques, les juristes, les organisations de conservation et les partenaires concernés.

Leur première mission devra être d’établir un état des lieux national précis : ressources disponibles, plantations, cadres juridiques, projets scientifiques, accords existants, connaissances menacées, opportunités économiques et risques internationaux.

Elles devront ensuite permettre l’élaboration d’une position nationale partagée et d’une feuille de route opérationnelle, dans laquelle les communautés ne seront pas seulement consultées, mais durablement représentées.

L’État vient de poser un acte majeur de protection. L’étape suivante doit être celle de l’écoute, de la concertation et de la construction collective.

La souveraineté ne consiste pas à isoler le Gabon du monde, mais à lui donner les moyens de déterminer les conditions justes, sûres et respectueuses selon lesquelles il choisira d’y participer.

Yann Guignon* – President de Blessings of the Forest – Gabon

Blessings Of The Forest — BOTF Gabon : Organisation gabonaise dédiée à l’étude, à la conservation et à la valorisation durable et équitable du patrimoine naturel et culturel du Gabon

 
GR
 

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