La diplomatie gabonaise se concentre traditionnellement sur la représentation du pays à l’étranger, sans forcément en retirer des bénéfices concrets. Pourtant, comme le souligne Auguste Ngomo, ancien ambassadeur de l’Union Africaine en Afrique australe, à la SADC et à la COMESA, les organisations internationales sont des viviers d’opportunités. Il est temps que le Gabon fasse évoluer sa diplomatie pour en tirer davantage de retombées économiques et de développement. L’auteur propose ainsi de renforcer la présence de cadres gabonais dans ces instances, d’étendre le réseau diplomatique vers les pays émergents et de nouer des partenariats entre le secteur privé national et étranger. Une stratégie offensive qui permettrait selon lui de stimuler les investissements, les transferts de technologies et la création d’emplois au Gabon.

© GabonReview

 

Auguste Ngomo, ancien Ambassadeur de l’UA en Afrique australe, à la SADC et à la COMESA ; Directeur de l’Administration et de la Gestion des Ressources Humaines de la ZLECAf au Ghana. © D.R.

Dans l’imaginaire collectif des Gabonais, la fonction de la diplomatie gabonaise est de représenter le Gabon dans un autre pays ou dans une institution régionale, continentale ou internationale. Cette présence à l’extérieur aura pour objectif non seulement de représenter le pays et de protéger les nationaux présents dans ces pays mais aussi de sauvegarder les intérêts du Gabon. L’élément le plus visible de cette représentation sera l’ambassadeur ou le consul. Cette vision de la diplomatie peut être considérée comme classique. Or, au cours des temps, la diplomatie a considérablement évolué … mais pas au Gabon. Alors que notre pays connaît un élan réformateur de bon aloi sous l’impulsion du Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions, il est temps que notre diplomatie fasse également son aggiornamento et participe à l’effort commun de reconstruction.

Depuis son accession à l’indépendance en 1960, le Gabon s’est résolument inscrit dans le schéma classique de la diplomatie de représentation. Actuellement, le Gabon est représenté dans 35 pays : 16 en Afrique, 9 en Europe, 6 en Asie, 3 en Amérique et 1 en Océanie. Le pays est aussi membre de plusieurs institutions régionales (CEEAC, CEMAC…), continentales (Union Africaine, Banque Africaine de Développement, Afreximbank…) ou mondiale (les Nations Unis, l’OMS, l’OMC, l’OPEP, la Francophonie…). Pour certaines de ces organisations, le Gabon est même un membre fondateur. Il est important de signaler qu’être membre de ces différentes organisations entraîne des coûts financiers récurrents importants qui pèsent sur le budget de l’État et donc, le niveau de vie des Gabonais (les contributions et autres frais de représentation). Chaque année, le Gabon dépensera des milliards de FCFA pour ces représentations mais quel en est le retour sur investissement ? Peu de personnes pourront répondre à cette question pourtant fondamentale. Car quand on raisonne en terme d’investissement, on doit nécessairement mesurer le retour sur investissement. En termes de bénéfices pour le Gabon, certains parleront du rayonnement diplomatique du pays, d’autres de l’importance et de la solidité de nos réseaux diplomatiques. Cependant, peu de personnes parleront de la création d’emplois au Gabon, de l’industrialisation du pays ou de l’attraction des IDE (investissement Direct Etranger), de l’accueil d’institutions régionales, continentales ou internationales… Ce genre de retours sur investissement intéresse peu la diplomatie classique. Pourtant, ce type de retombées serait très bénéfique pour le Gabon et sa population qu’il s’agisse de la création d’emploi, de la réduction du chômage ou de la création de richesse.

Pour faire évoluer la diplomatie gabonaise de la diplomatie classique de représentation à une diplomatie au service du développement, il faudrait savoir ce qui se passe exactement dans ces organisations internationales. La perception que les Gabonais ont des institutions panafricaines ou internationales est parfois négatives. Pour les Gabonais, ces institutions sont soit inutiles (car elles n’apportent aucun résultat concret) soit nuisibles (car elles peuvent imposer des sanctions …). S’il est vrai que certaines critiques sont fondées, il est tout aussi important de regarder ces institutions pour ce qu’elles sont réellement : des centres de rencontres où sont conçus et gérer des crédits, des subventions, des projets et de programmes de plusieurs milliards de dollars. Et chaque année, cet argent ruisselle vers les pays qui savent se positionner et être attractifs. Ce sont aussi des lieux où sont créer de nouvelles institutions, des agences, des bureaux nationaux ou régionaux et qui seront des sources de revenus, d’apport de devises étrangères, de création d’emplois et des catalyseurs de certains secteurs économiques : logement, tourisme, restauration, hôtellerie… pour les pays qui décideront de les accueillir. Certains pays africains tels que l’Ethiopie, le Kenya, le Rwanda, l’Afrique du Sud ou le Cameroun ont bien compris ces enjeux. Systématiquement, leurs diplomates, que je côtoie régulièrement et depuis longtemps de par ma pratique professionnelle, se battent pour obtenir les retours sur investissements nécessaires pour leur pays. Ces lieux sont enfin des places de réseautage, d’influence et de partage d’information.

Comment le Gabon pourrait vraiment tirer des bénéfices concrets de sa présence à l’extérieur et de tout l’argent qu’il y investit à perte ? Il est remarquable que sur les 35 pays où est représenté le Gabon, 60% sont des pays en voie de développement et 40% des pays développés. A peine 5% des pays émergents ! La diplomatie classique de représentation monopolise notre stratégie diplomatique et nous empêche de récolter les fruits de nos investissements diplomatiques. Il devient urgent de nous demander sans complexe comment utiliser ces institutions internationales pour impacter positivement le développement de notre pays à travers le transfert de technologies, l’implantation d’entreprises industrielles au Gabon, la création d’emplois et de richesse nationale.

Pour pouvoir tirer des avantages financiers, commerciaux et économiques de notre diplomatie nationale, nous devons ajouter un nouvel axe stratégique à notre diplomatie actuelle. Je propose de bâtir ce nouvel axe stratégique autour des piliers suivants :

  1. Renforcement de notre présence dans les organisations internationales (en visant les plus hauts postes)
  2. Ouverture et/ou renforcement des représentations diplomatiques dans les pays en pleine expansion
  3. Développement d’une diplomatie d’affaires (notamment les relations avec le secteur privé étranger et gabonais)

Renforcer notre présence dans les organisations internationales. Alors que leur situation politique présente quelques similitudes, pourquoi le Gabon est actuellement sous sanction alors que le Tchad ne l’est pas. Pourquoi ce deux poids deux mesures ? La présence et l’influence des hauts cadres tchadiens au sein des institutions internationales n’y sont sans doute pas étranger. Pour installer et ensuite renforcer ce pilier, il faudra obligatoirement élaborer une stratégie décomplexée de placement systématique des cadres gabonais à des postes à hautes responsabilités dans différentes institutions stratégiques. Pour pouvoir influencer des politiques ou des financements en faveur du Gabon et assurer un ruissellement régulier des flux financiers, des programmes et des projets, le Gabon doit avoir réussi à placer de nombreux fonctionnaires et hauts cadres à des hauts niveaux décisionnels au sein de ces institutions. Il est problématique de n’avoir aucune haut cadre à l’Union Africaine, aux Nations-Unies unis, à la Banque Africaine de Développement, à Afreximbank, à la Francophonie… Pour exercer une influence, encore faut-il déjà être présent dans ces institutions. En 2025 et 2026, des élections seront organisées à l’Union africaine et à la BAD. Avec 2 postes de Commissaires réservés à l’Afrique centrale à l’Union Africaine, le Gabon devra se positionner et développer une stratégie efficace pour s’y faire élire. Si, à cause des sanctions, le chemin nous est barré alors notre soutien à d’autres candidats ne pourra être sans contrepartie : le Gabon devra se positionner à des postes stratégiques comme directeurs de cabinet, conseillers, ambassadeurs etc… En diplomatie, aucun acte n’est innocent.

Ouverture et/ou renforcement des représentations diplomatiques dans les pays en plein expansion. Devant nous, le monde économique et financier est en train de basculer d’Ouest en Est. De l’Occident à l’Asie. Le premier partenaire commercial du Gabon est maintenant l’Asie alors que ce continent ne représente que 17% de notre présence diplomatique contre 37% pour l’Occident et 46% pour l’Afrique. Il devient urgent, si nous souhaitons profiter des évolutions économiques, financières et technologiques du nouveau monde de développer et de renforcer notre présence dans ce nouveau monde. Si nous souhaitons être plus opportuniste et stratégique, nous devrions nous implanter dans les pays émergents du nouveau monde et profiter des retombées économiques qui en découleront.

Développer des relations avec le secteur privé étrangers et gabonais.

Pour que cette stratégie de la diplomatie de développement puisse être réellement efficace, elle doit reposer sur l’existence d’une politique de protection et de développement d’un patronat gabonais résilient.  Pour que les fonds, les investissements qui vont ruisseler au Gabon, grâce aux diplomates gabonais, puissent réellement profiter au Gabon et aux Gabonais, les autorités doivent doter le pays d’un patronat gabonais fort, fiable et efficace. Dans le cas contraire, si le patronat national reste dominé par des non gabonais, tout l’argent collecté par les diplomates sera en partie ou totalement rapatrié sous une forme ou une autre vers les pays d’origine de ces patrons non locaux.

Il est à craindre que le monde qui est en train d’éclore sous nos yeux soit plus rugueux et plus inégalitaire que par le passé. Les richesses du Gabon attireront de plus en plus de partenaires étatiques, paraétatiques ou privés qui toujours défendront en priorité leurs propres intérêts, parfois au détriment des nôtres. Dans le monde de demain, notre positionnement géographique, nos richesses et notre faible population font de nous une cible de choix pour les prédateurs mondiaux. Nous avons donc le choix entre la stratégie d’attaque  des félins, celle de la fuite des gazelles ou de la protection des tortues. Toutes ces stratégies peuvent sembler valides mais n’oublions pas, que quelque soit la dureté et l’épaisseur de la carapace de la tortue, les félins finissent toujours par les manger.

Par Auguste Ngomo

Ancien Ambassadeur de l’UA en Afrique australe, à la SADC et à la COMESA

Directeur de l’Administration et de la Gestion des Ressources Humaines de la ZLECAf au Ghana

 
GR
 

2 Commentaires

  1. NGOMO PRIVAT dit :

    Très bon texte.
    En espérant que le ministère des Affaires Etrangères, celui de la Planification et enfin celui de l’Economie pourront en tirer profit.
    Tu auras fait ta part en suggérant une vision stratégique. C’est l’essentiel.
    FELICITATIONS !

  2. Akoma Mba dit :

    Les Ambassades du Gabon sont des fourre-tout qui ne savent pas utiliser les gabonais de l’étranger.
    L’une des raisons pour laquelle la France est un géant dans le monde c’est parce qu’elle utilise ses français bien placés àl’étranger comme Conseillers du Président au Commerce Extérieur, ce que Akoma Mba avait proposé au Gouvernement déchu et la proposition fut mise dans un tiroir. Il y a des gabonais valables à l’étranger

Poster un commentaire