[Tribune] Roland Duboze : La lumière comme calame
Il y a ceux que le cinéma place dans la lumière, et ceux sans lesquels cette lumière n’existerait pas. Roland Roger Duboze appartenait aux seconds. Pendant près de quatre décennies, son regard a façonné des visages, des paysages et quelques-unes des images qui racontent le Gabon à l’écran. Au moment où le maître de la lumière s’en va, Christian Walter Ngouah-Beaud* rappelle, dans cet hommage sensible, ce que le cinéma gabonais lui doit : bien davantage que de belles images, une manière de regarder et de donner à voir un pays.

Roland Roger Duboze. Directeur de la photographie il aura marqué le cinéma gabonais de son regard et de sa maîtrise de la lumière. © GabonReview

Journaliste depuis 1977, Christian Walter Ngouah-Beaud* compte parmi les pionniers de la presse écrite nationale. Son parcours lui confère aujourd’hui expérience, recul et autorité dans l’analyse de la société gabonaise. Homme de culture, il a également fait quelques incursions à l’écran, notamment dans «La Cour du Roi» et la série «Mami Wata : le mystère d’Iveza». © D.R.
Il est des hommes dont le métier finit par devenir une manière de regarder le monde. Roland Roger Duboze était de ceux-là. Sa disparition ne laisse pas seulement derrière elle une filmographie, des images ou des souvenirs professionnels. Elle laisse une mémoire de lumière, d’ombres, de visages, de paysages et de silences. Elle laisse surtout une trace dans une histoire du cinéma gabonais qui reste encore trop peu écrite.
Celle d’un homme qui, par son regard et sa maîtrise de l’image, aura contribué à faire entrer des histoires gabonaises dans une véritable écriture cinématographique.
Roland Duboze n’était pas simplement celui qui «faisait l’image». Il était de ceux qui savaient qu’une image n’est jamais seulement une image. Elle regarde. Elle raconte. Elle pense.
Regarder avant d’éclairer
Dans un entretien accordé en 1998 au Film Africain, à propos du tournage de Au bout du fleuve d’Imunga Ivanga, Roland Duboze parlait de lumière avec une précision qui en disait beaucoup sur l’homme et sur sa conception du cinéma.
Il y évoquait les réalités très concrètes des tournages en Afrique : les groupes électrogènes, les déplacements difficiles, les bancs de sable, les variations de luminosité, les contraintes liées aux émulsions, mais aussi l’absence de laboratoire permettant d’analyser les rushes.
À première vue, il s’agissait de considérations techniques. En réalité, derrière ces difficultés se dessinait une véritable philosophie du regard.
Duboze savait qu’un dispositif technique n’est jamais neutre. Lorsqu’il choisissait, faute de moyens, de ne pas ajouter artificiellement de lumière à certains plans tournés en extérieur, il ne se contentait pas de subir une contrainte. Il cherchait à préserver une cohérence. Il refusait que les premiers plans et les suivants semblent appartenir à deux mondes lumineux différents. Autrement dit, il ne cherchait pas à dominer la lumière. Il cherchait à vivre avec elle. À la comprendre. À la servir. C’est peut-être là que commence véritablement le travail d’un directeur de la photographie. Pas dans le nombre de projecteurs.
Mais dans la capacité à comprendre ce que la lumière révèle d’un lieu, d’un visage, d’un corps, d’un instant.
Faire avec le réel
Travailler au Gabon à l’époque de Roland Duboze, c’était souvent travailler avec l’incomplétude. Les équipements étaient difficiles à acheminer. Les laboratoires étaient éloignés. Les moyens parfois limités. Les conditions de tournage, imprévisibles. Mais l’œuvre de Duboze raconte aussi autre chose. La contrainte n’a pas empêché l’invention. Elle l’a parfois provoquée.
Il insistait sur la préparation, sur la nécessité de connaître son matériel, de l’essayer avant le tournage, d’anticiper les conditions techniques. Cette exigence disait un professionnel pour lequel la création ne pouvait jamais être séparée de la connaissance du métier. Chez lui, la technique n’était donc pas une fin. Elle était un moyen de conquérir une liberté. Une liberté mise au service d’un cinéma qui cherchait à regarder l’Afrique autrement : non plus comme un simple décor, mais comme un monde complexe, traversé de contradictions, de mémoire, de rapports humains, de beauté et de dureté.
Des histoires, des visages, une époque
Il faut aujourd’hui regarder la contribution de Roland Duboze à travers les œuvres auxquelles il a participé : Demain un jour nouveau, Le Damier, Au bout du fleuve, Le Grand Blanc de Lambaréné, Les Couilles de l’Éléphant, Le Maréchalat du Roi-Dieu, Ndjamena City, Tartina City, La Pierre de Mbigou. Des films, des genres, des formats et des univers différents.
Mais derrière cette diversité, une même exigence : donner aux récits une existence visuelle. Car filmer le Gabon, ce n’est jamais seulement filmer ses paysages. C’est choisir comment regarder ses corps, ses visages, ses rapports de pouvoir, ses silences, ses villes, ses villages, ses forêts, ses lumières et ses ombres. C’est choisir ce que l’on montre. Et parfois, plus encore, ce que l’on accepte de laisser dans l’ombre.
Cette part-là du travail de Duboze mérite d’être reconnue. Parce qu’une grande partie de l’histoire du cinéma est écrite à partir des noms des réalisateurs et des acteurs, alors qu’elle repose aussi sur des hommes et des femmes qui, derrière la caméra, ont rendu cette histoire visible. Roland Duboze était l’un d’eux.
L’héritage des aînés
Roland Duboze appartenait à une génération qui n’est pas partie de rien. Avant lui, d’autres avaient choisi de raconter la vie par l’image et par le son. D’autres avaient compris que le cinéma pouvait être pour un pays une manière de se raconter, de se regarder et, peut-être surtout, de se penser.
Il a reçu cet héritage. Mais il ne s’est pas contenté de le conserver. Il l’a prolongé. Il l’a adapté aux réalités de son temps, à d’autres récits, à d’autres contraintes, à d’autres sensibilités.
C’est ainsi que se construit une cinématographie nationale : pas seulement par les grandes œuvres, mais par l’accumulation patiente de savoir-faire, de regards, d’expériences et de transmissions.
À sa place, avec ses moyens, avec son époque, Roland Duboze a apporté sa part à cette construction.
La lumière et le noir
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le métier qu’il avait choisi. Le directeur de la photographie travaille avec la lumière. Mais il travaille aussi avec le noir. Il sait que l’image ne naît pas de la lumière seule. Elle naît de la relation entre ce qui est révélé et ce qui demeure invisible. Le noir n’est pas forcément une absence. Il peut être profondeur. Il peut être mystère. Il peut être mémoire. Et si l’on accepte cette vieille idée selon laquelle le noir peut être pensé comme la somme de toutes les couleurs, alors la métaphore devient presque évidente.
Roland Duboze aura passé une partie de sa vie à faire apparaître le monde sans prétendre tout en montrer. À éclairer sans supprimer l’ombre. À montrer sans tout expliquer. À donner à voir sans enfermer le regard. C’est aussi cela, la photographie de cinéma. Elle ne nous dit pas seulement : regardez. Elle nous invite à nous demander : qu’est-ce que je vois ? Et pourquoi est-ce ainsi que je le vois ?
Un homme de la chaîne, un homme du regard
La mémoire des techniciens est souvent injustement reléguée derrière celle des réalisateurs et des acteurs. Pourtant, un film est une œuvre collective. Et dans cette œuvre collective, le directeur de la photographie occupe une place particulière. Il transforme une intention en espace visible. Il dialogue avec le réalisateur, mais aussi avec les lieux, les corps, la lumière naturelle, les contraintes du matériel et les exigences du récit. Il traduit. Il interprète. Il construit.
Roland Duboze aura été l’un de ces interprètes essentiels du cinéma gabonais. Son nom ne résume évidemment pas, à lui seul, l’histoire de l’image au Gabon. Mais il en est une présence significative. Une mémoire professionnelle. Une mémoire artistique. Et désormais, une mémoire à transmettre.
Ce qui reste
Demain, Roland Roger Duboze sera conduit à sa dernière demeure, à Libreville. La mort met fin à une présence. Elle ne met pas nécessairement fin à un regard. Celui de Roland Duboze demeure dans les films. Il demeure dans les images auxquelles il a donné sa lumière. Il demeure dans les souvenirs de celles et ceux qui ont travaillé avec lui, appris de lui, partagé les plateaux avec lui ou simplement croisé son chemin.
Mais il demeure aussi dans quelque chose de plus grand que lui. Dans cette conviction que le cinéma africain ne doit pas seulement raconter ses propres histoires. Il doit aussi apprendre à construire ses propres regards sur elles. Roland Roger Duboze aura participé à cette construction. Avec les moyens de son temps. Avec les contraintes de son époque. Avec sa connaissance de la lumière, de la pellicule, du matériel et du terrain. Et surtout avec cette conviction silencieuse qui appartient aux vrais artisans de l’image : avant de faire une belle image, il faut savoir pourquoi on regarde.
C’est pourquoi la disparition de Roland Duboze ne concerne pas seulement ceux qui l’ont connu. Elle concerne la mémoire du cinéma gabonais. Elle concerne tous ceux qui pensent que l’image n’est pas un simple ornement, mais une manière de raconter un pays, une époque et des hommes. Elle concerne aussi les générations qui viendront après lui et qui, peut-être, ne sauront pas toujours qui a éclairé les images qu’elles regarderont demain.
Il nous appartient donc de ne pas laisser son nom se dissoudre dans le silence. De regarder son parcours. De revoir ses films. De transmettre son expérience. De reconnaître son métier. Et de comprendre que derrière chaque image qui nous reste, il y a souvent un homme ou une femme dont le travail aura consisté à faire surgir quelque chose de la nuit. Roland Duboze était de ceux-là. Il a longtemps éclairé les histoires des autres. Aujourd’hui, c’est sa mémoire que nous éclairons.
Avec gratitude. Avec respect. Et, naturellement, avec lumière.
Christian Walter NGOUAH-BEAUD
















0 commentaire
Be the first one to leave a comment.