L’abstention ne saurait être réduite à de l’incivisme. Avant toute réforme, il faut en identifier les causes profondes.

L’abstention n’est pas seulement le fait de déserter les urnes. C’est aussi un message… Avant de rendre le vote obligatoire, il faut mesurer les avantages, limites et conséquences d’une telle réforme. La démocratie se consolide d’abord par l’adhésion. ©GabonReview /Illustration IA

 

Le débat sur la vote obligatoire va-t-il gagner en intensité ou finir par s’émousse ?  Débouchera-t-il sur une refonte du corpus juridique ou demeurera-t-il une péripétie ? Nul ne saurait le dire. Une chose est toutefois certaine : le président de la République a lancé le débat. Dans son discours sur l’état de la nation, Brice-Clotaire Oligui Nguéma a appelé à «la mise en place de dispositions légales pour lutter contre l’abstention, quitte à rendre le vote obligatoire». Selon lui, un tel mécanisme pourrait contribuer à fiabiliser le fichier électoral, combattre la transhumance électorale et garantir des élections libres, transparentes, crédibles et sincères. Au regard des soubresauts de notre démocratie, l’on peut se féliciter de voir le chef de l’Etat initier une réflexion sur la participation électorale. Mais il faut aller au-delà des apparences. Il faut s’interroger sur les causes, le sens et la portée de l’abstention.

Manipulations du calendrier électoral 

L’abstention n’est pas seulement le fait de déserter les urnes. C’est aussi un message. Souvent silencieux, parfois ambigu, mais toujours révélateur. Loin d’être la conséquence d’un prétendu incivisme, c’est un indicateur de la confiance dans le jeu démocratique. Nulle part, elle n’est imputée aux seuls électeurs. Partout, elle questionne la crédibilité des institutions, la responsabilité des acteurs et la pertinence des règles du jeu. Certes, en fonction de leur niveau d’instruction, de leur statut social ou de leurs conditions d’existence, certains citoyens peuvent nourrir un désintérêt pour la chose publique. D’autres peuvent assimiler la politique à une succession de promesses non tenues ou de rendez-vous manqués.  Mais l’on ne peut réduire l’abstention à ces seuls facteurs. Ce serait occulter une partie du problème. Peut-on ne pas tenir compte de la complexité des procédures ? Peut-on faire fi des difficultés liées aux inscriptions sur les listes électorales ? Au-delà, peut-on minimiser les effets des manipulations du calendrier électoral ?

N’en déplaise à la bien-pensance, les reports ou les anticipations d’élections ne sont jamais neutres. Décidés en opportunité, ils procèdent souvent de calculs tactiques. Généralement, ils visent à favoriser les sortants, désorganiser leurs adversaires et modifier les rapports de force. Mais ils produisent toujours un effet plus durable et moins visible : l’érosion de la confiance des citoyens. Du fait de changements inattendus, les électeurs finissent par douter de la justesse des règles. En raison de fréquents réaménagements, ils en arrivent à parler de scrutins joués d’avance.

Comment parvenir à une mobilisation massive quand les échéances ne sont pas à dates fixes ? Comment demander aux citoyens d’avoir foi dans des règles modulables au gré des circonstances ? N’y a-t-il pas là risque de les contraindre à la protestation silencieuse ? Si l’on veut combattre l’abstention, il faut stabiliser le calendrier électoral. Comme leur enchaînement, les dates des scrutins doivent être connues à l’avance. Si une modification s’impose, elle doit répondre à des impératifs techniques ou institutionnels clairement établis. Malheureusement, il en va souvent autrement. Trop fréquemment, les considérations partisanes prennent le pas sur l’intérêt général.

Mesurer les avantages, limites et conséquences

Malgré tout, le vote obligatoire peut-il contribuer à la lutte contre la transhumance électorale ? Si le Gabon se voulait une démocratie directe, la question aurait une toute autre pertinence. Mais notre pays se définit comme une démocratie représentative. Dès lors, certains éléments doivent être pris en compte. Les parlementaires sont des élus de la nation. Ils ne représentent ni des catégories de citoyens ni les seuls habitants de leurs circonscriptions respectives. Quant aux électeurs, ils jouissent de la liberté d’aller et venir sur l’ensemble du territoire national. Partout au Gabon, ils sont chez eux. Partout, ils ont les mêmes droits. Dès lors, ils peuvent s’inscrire et voter là où ils estiment avoir des raisons de participer à la vie publique. Cette liberté est un principe fondamental. Sous aucun prétexte, elle ne saurait être remise en cause.

La polémique sur les «bœufs votant» relève davantage de l’éthique voire de la morale et moins du droit. Or, si le droit et la loi sont indispensables en démocratie, à eux seuls ils ne garantissent pas la qualité de la vie publique. Pour cette raison, la réponse ne peut être uniquement législative. Elle passe aussi par la formation citoyenne, l’information et la sensibilisation. Avant de sanctionner l’abstention, il faut en comprendre les ressorts. Avant de rendre le vote obligatoire, il faut mesurer les avantages, limites et conséquences d’une telle réforme. La démocratie se consolide d’abord par l’adhésion. À la fin des fins, la participation électorale n’est jamais une question d’encadrement juridique. C’est toujours et avant tout une marque de confiance.

 
GR
 

2 Commentaires

  1. Gayo dit :

    Une question me vient à l’esprit : dans le cas du Gabon, à quoi le boycott électoral a-t-il réellement servi depuis les années 1990, sinon à rendre la fraude plus facile à organiser et plus difficile à démontrer de manière évidente ?

    Les fraudeurs ont tout intérêt à briser la confiance des électeurs. Plus l’abstention est forte, moins ils ont besoin d’une fraude massive : il leur suffit de mobiliser leur électorat captif, une partie de l’administration et les populations les plus vulnérables aux pressions ou aux promesses.

    L’abstention permet alors à des dirigeants dont la légitimité est faible de se maintenir au pouvoir malgré une participation réduite. J’ai souvent eu le sentiment que ceux qui renonçaient le plus au vote étaient aussi ceux qui comprenaient le mieux les enjeux : une partie de la classe moyenne et des intellectuels, laissant finalement le résultat se décider sans eux.

    C’est pourquoi je pense que le vote obligatoire mérite d’être sérieusement étudié. Il limiterait les effets du découragement et obligerait tous les citoyens à participer à la construction démocratique. Dans un pays en développement comme le nôtre, l’intérêt collectif devrait parfois primer sur une conception strictement individuelle de la liberté. Sinon, nous risquons de laisser notre propre découragement devenir le meilleur allié de ceux qui manipulent le système.

  2. Maganga Octave dit :

    @Gayo. Mais on vous ait libérés le 30 août non ? De quoi as tu encore peur ? Ou la façon dont fut décidé la date du 12 avril te fait peur ? Ou ce sont les procurations de l’UDB qui t’inquietent ?

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