Kobé-Kobé promet, sur le papier, plus d’emplois qu’il n’existe de chômeurs au Gabon. Le chiffre, 160 000 postes directs et indirects, tourne en boucle depuis le lancement des travaux du chantier gabonais du siècle. Il fait rêver, il rassure. Mais entre la promesse et sa réalisation, il y a un chantier que personne n’a encore officiellement lancé : celui des hommes et des femmes qui tiendront ces postes. Une certitude s’impose en tout cas : sans politique de formation volontariste dès aujourd’hui, 2030 arrivera trop vite.

160 000 postes promis, 109 733 chômeurs recensés, 36,4 % de jeunes sans emploi : Kobé-Kobé a rendez-vous avec une réalité sociale que les pouvoirs publics devraient mesurer dès maintenant. © GabonReview

 

160 000 emplois directs et indirects. Le chiffre, martelé depuis le lancement des travaux du port en eau profonde de Kobé-Kobé, circule à tous les niveaux. Il impressionne. Il rassure. Mais dans un pays de 2,4 millions d’habitants, il mérite qu’on l’ausculte sérieusement.

Un chiffre colossal au regard de la réalité gabonaise

Pour un pays dont la population active est estimée à environ 800 000 personnes, l’ordre de grandeur est considérable : le complexe Kobé-Kobé pourrait, à pleine maturité, représenter près de 20 % de la population active nationale. À titre de comparaison, l’Enquête nationale sur l’emploi et le chômage de 2024 dénombre 109 733 chômeurs officiels au Gabon, soit 17,4 % de la population active. Autrement dit, Kobé-Kobé promet, sur le papier, davantage d’emplois qu’il n’existe de chômeurs recensés dans le pays. Le décalage est vertigineux. Il appelle à la prudence.

Le projet prévoit plus de 9 000 emplois directs et près de 100 000 emplois indirects à l’horizon 2030. La distinction est capitale : les emplois directs, dans le port, sur le rail, dans la mine, supposent des qualifications techniques précises. Les emplois indirects, eux, relèvent d’une économie de proximité diffuse : sous-traitants, prestataires logistiques, commerces, services. Leur concrétisation dépend de l’intensité du tissu économique local et de la capacité de l’État à orienter les retombées vers les entreprises gabonaises.

Former, ou importer : le vrai choix

Il y a que Kobé-Kobé ne crée pas seulement des postes. Il crée des métiers. Ingénieurs des mines, techniciens ferroviaires, opérateurs de convoyeurs, spécialistes en génie hydraulique, électromécaniciens de barrage : des profils pointus, peu ou pas couverts par l’offre de formation professionnelle et technique actuelle au Gabon.

Ni l’ISTA, ni les centres de formation existants ne disposent aujourd’hui des filières adaptées à ces spécialités industrielles lourdes. Sans anticipation, ce vide sera comblé par de la main-d’œuvre expatriée, et les 160 000 postes resteront un chiffre de communiqué.

La gabonisation : volonté affichée, défi réel

AGL, l’opérateur retenu pour le port, emploie aujourd’hui au Gabon plus de 1 100 collaborateurs, dont 98 % de Gabonais, et génère près de 1 000 emplois indirects. Le précédent est encourageant. Mais Kobé-Kobé est d’une autre échelle. Les profils requis sont précisément ceux que le marché gabonais peine à produire en nombre suffisant, dans un contexte où le chômage des jeunes atteint 36,4 % et où la croissance économique est projetée à seulement 2,2 % en 2026 en raison du déclin pétrolier.

La question du contenu local n’est pas accessoire. Elle est le vrai test de souveraineté d’un projet qui, sans politique volontariste de formation et d’insertion, risque de reproduire le schéma bien connu des grandes industries extractives africaines : des chiffres d’emplois spectaculaires, une main-d’œuvre qualifiée importée, et des communautés riveraines cantonnées aux postes d’exécution.

Kobé-Kobé a les moyens d’éviter ce piège. Encore faut-il qu’une politique de contenu local soit formellement exigée des opérateurs — et que quelqu’un veille à son application.

 
GR
 

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