La brume du Mont Brazza m’a révélé le pays le plus sous-estimé d’Afrique
Un matin de brume à la Lopé, une notification de la Banque africaine de développement, et soudain une intuition : et si la troisième place du Gabon au classement africain du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, derrière les Seychelles et Maurice, racontait moins une histoire de chiffres qu’une histoire de choix ? Adrien NKoghe-Mba*, président de l’Institut Léon Mba, déplace ici le regard du sous-sol vers la surface, du pétrole vers la forêt, du «malgré» vers le «grâce à». Maurice et les Seychelles ont fait fortune en vendant du rêve ; le Gabon, lui, possède le rêve à une échelle que ses voisins de podium n’ont jamais eue. Reste à décider de le partager.

«Il y a dans ce pays quelque chose d’irremplaçable : une nature qui respire encore pour le monde entier, des animaux qui vivent comme si le temps avait décidé de ralentir, des paysages qui font à l’âme ce que nulle médecine ne sait faire […] Ce n’est pas un catalogue. C’est un continent dans un pays». © GabonReview
La brume du Mont Brazza
Ce matin-là, je n’avais pas prévu de penser à l’économie.
J’étais debout avant l’aube, seul sur la terrasse de la station d’études des gorilles et de chimpanzés (SEGC) de la Lopé. La pluie de la nuit avait tout lavé. Et quand le soleil a commencé à monter, j’ai regardé la brume se dégager lentement du Mont Brazza – comme un voile que la forêt retirait d’elle-même, avec une lenteur souveraine. J’ai ressenti quelque chose de rare. Une paix intérieure totale. Le genre de silence qui ne se fabrique pas, qui ne se commande pas, qui arrive simplement quand on est au bon endroit.
C’est là, dans ce moment suspendu, que j’ai compris quelque chose que les chiffres n’avaient pas réussi à me dire.
Le chiffre qui cache une histoire
En rentrant de la Lopé, encore habité par cette brume, j’ai ouvert mon téléphone. Une notification. Un classement. La Banque Africaine de Développement (BAD) venait de publier son rapport sur les parités de pouvoir d’achat en Afrique – l’un des outils les plus rigoureux pour mesurer la richesse réelle des nations, au-delà des chiffres bruts.
J’ai fait défiler les données distraitement. Puis je me suis arrêté.
19 546 dollars.
PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat. Gabon. Troisième d’Afrique.
J’ai relu. Pas parce que je doutais du chiffre. Mais parce que quelque chose, soudainement, ne collait plus. Troisième derrière les Seychelles et Maurice. Deux îles. Deux archipels sans sous-sol généreux, sans puits de pétrole, sans minerais précieux. Deux confettis dans l’océan Indien qui ont décidé, il y a plusieurs décennies, de vendre autre chose.
Du rêve.
Et le monde entier a payé pour y venir.
J’ai posé mon téléphone. Et j’ai repensé à la brume du Mont Brazza.
Malgré. Grâce à.
Le Gabon a construit sa prospérité malgré sa nature. Ses voisins du podium ont bâti la leur grâce à elle.
Toute la différence tient dans cette préposition.
Les Seychelles n’ont pas toujours été riches. Maurice non plus. Ces îles ont fait un choix stratégique, douloureux parfois, de se réinventer. Maurice a tourné le dos à la monoculture sucrière pour embrasser la finance, le tourisme haut de gamme, les services. Les Seychelles ont compris avant beaucoup d’autres que la beauté est une industrie. Que le rêve se monétise. Que les élites mondiales paient des fortunes pour s’éloigner du bruit du monde – et qu’elles cherchent, pour cela, des endroits rares, intacts, authentiques.
Le Gabon a exactement ce qu’elles cherchent. Infiniment plus, même.
Ce que le monde ne sait pas encore
Permettez-moi de vous emmener ailleurs qu’à la Lopé.
À Loango, où des éléphants et des hippopotames se promènent sur la plage, entre forêt et océan, dans un tableau que l’on croirait sorti d’un autre temps. À Moukalaba-Doudou, où les gorilles observent le monde depuis la canopée avec cette gravité troublante qui rappelle quelque chose d’humain, pendant que les cobes de fassa traversent les prairies dans la lumière du soir. À Mayumba, où les tortues luths – parmi les plus grandes du monde – viennent pondre sur des plages que la modernité n’a pas encore touchées, pendant que les baleines à bosse entament leur ballet au large.
Ce n’est pas un catalogue. C’est un continent dans un pays.
Et presque personne dans le monde ne le sait encore.
Un pays qui se réveille
Ce serait une erreur, pourtant, de croire que le Gabon dort sur ses richesses.
Le gouvernement a posé des jalons courageux. La mise en valeur des parcs nationaux – dont la Lopé, Loango, Moukalaba-Doudou et Mayumba – témoigne d’une conscience claire que la nature gabonaise n’est pas un décor. C’est un actif. Un actif national qui mérite d’être protégé, structuré, et présenté au monde avec la fierté et l’ambition qu’il inspire.
C’est précisément ce chemin – celui que Maurice et les Seychelles ont emprunté avant lui – que le Gabon est en train de tracer. Avec ses propres moyens. Avec sa propre identité. Et avec une matière première que ses voisins du podium n’ont jamais eue à cette échelle.
Le pétrole a été un cadeau. Il a permis au pays de figurer sur ce podium le temps de construire une vision. Ce temps, le Gabon ne l’a pas gaspillé. Il l’a utilisé pour préserver ce que beaucoup d’autres ont détruit.
La brume, encore
Je pense souvent à ce matin à la Lopé.
À cette brume sur le Mont Brazza qui se dégageait dans le silence de l’aube. À cette paix que j’ai ressentie et que je n’ai trouvée nulle part ailleurs. Il y a dans ce pays quelque chose d’irremplaçable – une nature qui respire encore pour le monde entier, des animaux qui vivent comme si le temps avait décidé de ralentir, des paysages qui font à l’âme ce que nulle médecine ne sait faire.
Les élites mondiales cherchent exactement cela.
Le Gabon n’a pas à inventer son rêve. Il n’a qu’à décider de le partager.
Le podium 2026 ne raconte pas seulement une histoire de chiffres. Il raconte l’histoire de trois pays et de trois rapports différents à la richesse. Deux ont choisi de vendre leur rêve. Le troisième est en train de comprendre que le sien est le plus grand.
Et cette brume sur le Mont Brazza, ce matin-là, m’a dit que ce n’est que le début.
*Président de l’Institut Léon MBA
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