[Tribune] Les 100 jours du gouvernement : l’éternelle fuite en avant
À l’heure où le gouvernement déroule le bilan de ses «100 jours», la séquence ressemble davantage à une remise à zéro du compteur qu’à une véritable reddition de comptes. Dans cette tribune libre, Noël Biloghe Bi-Ndong*, président d’EPG-Diaspora et spécialiste de la gestion des risques et de la conformité, dénonce une «fuite en avant» qui occulterait le poids des décisions engagées depuis 2023 : envolée de la dette publique, rachat d’Assala, contrat Karpowership, avances sur recettes pétrolières futures. Pour l’auteur, les promesses monumentales, port en eau profonde de Mayumba, ligne ferroviaire Belinga-Booué-Mayumba, barrage de Booué et les 163 000 emplois annoncés, continuent de léviter au-dessus d’un quotidien fait de vie chère, de coupures d’électricité et de libertés rétrécies.

«Une parade de projets, un inventaire de chantiers, une mise en scène d’initiatives» […] «Le pouvoir gouverne par la projection. Le peuple, lui, juge par la preuve. […] «Ces ‘’100 jours’’ resteront ce qu’ils sont devenus : une illusion de mouvement pour masquer l’immobilisme réel», dixit Noël Biloghe Bi-Ndong. © Gouvernement Gabon

Directeur de l’Audit et du Contrôle interne, Noël Biloghe Bi Ndong* est reconnu pour son expertise en gestion des risques, en conformité et en optimisation des processus organisationnels. Diplômé en Finance, Comptabilité, Contrôle et Audit à l’IAE (France), il préside EPG Diaspora, qu’il accompagne dans la réflexion stratégique sur la gouvernance publique et le développement économique du Gabon. © D.R.
Il y a, dans la communication politique contemporaine, des artifices qui finissent toujours par trahir ceux qui les utilisent. Les « 100 jours » en font désormais partie.
Ce qui fut jadis un repère d’évaluation devient aujourd’hui, en Ve République, une amulette politique. Un fétiche que l’on agite pour contracter le temps, détourner l’attention et masquer l’absence de résultats.
Car enfin, de quels 100 jours parle-t-on ?
Un pouvoir installé depuis le Coup d’État du 30 août 2023 au Gabon continue d’entretenir l’illusion de ses débuts. Comme si le temps pouvait être remis à zéro à volonté. Comme si l’histoire pouvait être réécrite au gré des besoins du moment.
Mais alors, qui répond des décisions prises pendant ces deux années de transition ?
Les faits, eux, sont têtus :
- La dette est passée de 56 % du PIB en août 2023 à près de 70 % dès le premier trimestre 2025, soit une hausse d’environ 14 points en moins de deux ans.
- La décision de construire la future « Cité de la démocratie », projet aux coûts colossaux, alors même que les urgences sociales, énergétiques et sanitaires demeurent criantes dans une grande partie du pays.
- Le rachat d’Assala en février 2024 : un pari à 700 milliards de FCFA, aux bénéfices largement théoriques, mais aux contraintes financières bien réelles.
- Le contrat signé avec Karpowership en mai 2024 : chaque mois, au minimum 1,8 milliard de FCFA (hors carburant) sont déboursés, pour un résultat que les Gabonais constatent chaque jour : des coupures persistantes.
- La reconduction et le renforcement du contrat avec Eramet en mars 2025 : la rente minière du pays demeure structurellement dépendante d’un opérateur étranger, tandis que l’on annonce dans le même temps la transformation locale intégrale du manganèse à l’horizon 2029.
Le recours à des financements adossés aux recettes pétrolières futures, notamment via un accord avec Trafigura, illustre une autre réalité : obtenir des liquidités immédiates en engageant une partie des ressources de demain. Un mécanisme qui interroge : que restera-t-il des marges de manœuvre du pays si les revenus futurs servent déjà à financer les urgences du présent ?
Ces décisions ne datent pas d’hier. Elles engagent le pays. Elles ont un coût et, surtout, elles ont des responsables.
Dès lors, prétendre recommencer le compteur au 12 avril 2025 relève moins de l’analyse que du tour de passe-passe politique.
Et même en acceptant, par pure indulgence intellectuelle, cette fiction, une question demeure : à quoi correspondent réellement ces 100 jours ?
À chaque séquence, le pouvoir proclame un nouveau départ. Comme si le temps du mandat était un éternel recommencement.
Comme si l’on pouvait gouverner un pays en redémarrant sans cesse la montre, sans jamais rendre compte du temps écoulé.
- L’illusion des chiffres et la réalité du terrain
Le Vice-Président du gouvernement a exigé un bilan « rigoureux, documenté et pleinement assumé ». L’intention pourrait sembler louable, si elle n’était pas réduite à un exercice de communication.
Car aussi rigoureux que soient les récits, aussi structurées que soient les présentations, si les populations n’en voient pas la couleur, cela restera ce que c’est : de la communication politique stérile.
Un pays ne se gouverne pas à coups de PowerPoint. Il se transforme par des résultats tangibles, perceptibles, mesurables dans la vie quotidienne.
On demande désormais aux ministres de produire « un état précis des emplois directs et indirects générés ». Très bien. Nous disons : chiche !
Apportez ces éléments. Publiez-les. Détaillez-les.
Et nous vous démontrerons, preuves à l’appui, que derrière ces chiffres se cachent trop souvent des intentions maquillées en réalisations : des citoyens admis à des concours, prétendument formés ou recrutés, mais laissés chez eux pendant des mois, sans affectation, sans mission, sans perspective… et bien entendu sans salaire.
Ce que vous appelez des emplois, le peuple le vit comme une attente. Et une attente sans horizon finit toujours par devenir une colère.
Pendant que les annonces s’accumulent, les Gabonais, eux, continuent de subir la vie chère, les coupures d’électricité, la précarité de l’emploi et l’effacement progressif de leurs perspectives.
Les promesses géantes, les résultats introuvables
À cette mécanique du recommencement s’ajoute désormais celle des promesses monumentales.
Le 31 décembre 2024, on annonçait pour 2025 trois « grands projets d’avenir prioritaires » :
- Le port en eau profonde de Mayumba,
- La ligne ferroviaire Belinga-Bouée-Mayumba
- Le barrage hydroélectrique de Booué.
À eux seuls, ces trois chantiers étaient censés générer 163 000 emplois pour les jeunes.
Nous sommes donc en droit de demander où sont les résultats ?
Où en est, concrètement, le port de Mayumba, présenté comme l’un des piliers de la transformation économique du pays ?
Où en est le barrage de Booué, annoncé comme une réponse structurante au déficit énergétique ?
Où en est le chemin de fer Belinga-Bouée-Mayumba, censé relier les grands projets miniers et logistiques du pays ?
Même en 2025, ces infrastructures demeurent davantage des promesses à financer que des réalisations visibles dans le quotidien des populations.
Voilà le cœur du problème : on annonce des cathédrales économiques, on promet des dizaines de milliers d’emplois, on projette des horizons grandioses, mais dans le quotidien des Gabonais, ce qui domine encore, ce sont l’attente, l’incertitude et la pénurie.
Le pouvoir gouverne par la projection. Le peuple, lui, juge par la preuve.
Et tant que les 163 000 emplois promis resteront une formule de discours plus qu’une réalité vérifiable, tant que Mayumba, Booué et la ligne Belinga-Bouée-Mayumba resteront d’abord des emblèmes de communication avant d’être des infrastructures en service, ces annonces ne seront pas des réalisations. Elles seront des promesses en lévitation.
Depuis 2023, ce pouvoir ne manque ni de cérémonies, ni d’annonces, ni de grands projets. Ce qui lui manque, c’est le passage de la promesse à la preuve.
L’annonce de transformation locale intégrale du manganèse à partir du 1er janvier 2029 illustre exactement le même constat : une souveraineté industrielle promise pour demain, alors que la dépendance productive et les résultats concrets restent à démontrer aujourd’hui.
- Les “éléphants blancs” de la communication gouvernementale
On nous promet un bilan « clair, structuré et sincère ». Mais chacun sait déjà à quoi s’attendre : une parade de projets, un inventaire de chantiers, une mise en scène d’initiatives.
Un troupeau d’« éléphants blancs » bien présentés, bien nourris… mais profondément déconnectés des urgences réelles du pays.
Car il faut remettre les mots à leur place :
Un projet n’est pas une réalisation.
Une annonce n’est pas un résultat.
Un chantier n’est pas une transformation.
- Les seules réalités palpables sont la restriction et la peur
Pendant que l’on parle de lisibilité, d’efficacité et de résultats concrets, les Gabonais vivent une tout autre réalité.
Ce qu’ils palpent, ce ne sont pas des progrès. Ce sont :
- Des interpellations et poursuites visant notamment des figures politiques de premier plan, dont Alain-Claude Bilie-By-Nze, dans un climat où l’expression du désaccord apparaît de plus en plus exposée.
- Des restrictions de libertés, avec la suspension des réseaux sociaux et un encadrement croissant de la parole publique,
- Une intrusion accrue de l’État dans la vie privée,
- Des signaux politiques préoccupants, comme les évolutions du code de la nationalité par ordonnance, qui font peser une incertitude sur les droits fondamentaux,
- Une dynamique de fragmentation du corps social, où la catégorisation des populations tend progressivement à remplacer le principe d’unité nationale.
Voilà les seules « réalisations » tangibles auxquelles les Gabonais sont confrontés.
Le reste n’est que promesse et, trop souvent, une fiction politique sans prise sur le réel.
- La vérité ne se décrète pas, elle se constate
On nous annonce aujourd’hui une « phase de vérité ». Il serait temps.
Trois ans d’agitation gouvernementale sans cap.
Trois ans à naviguer sans boussole, sans trajectoire, sans ligne assumée.
Trois ans pendant lesquels les membres du gouvernement (et leurs proches) se sont installés comme les nouveaux princes de la cité, pendant que la population voyait disparaître le peu qu’elle possédait encore.
Trois ans durant lesquels l’espoir né en 2023 s’est lentement transformé en désillusion.
La vérité n’a pas besoin d’être annoncée en Conseil interministériel.
Elle se voit.
Elle se mesure.
Elle se vit.
Et aujourd’hui, la vérité est que le pouvoir peut multiplier les bilans, réinitialiser le temps, produire des rapports et affiner ses récits.
Mais tant que les Gabonais ne verront pas, concrètement, les effets de cette action publique dans leur quotidien, ces « 100 jours » resteront ce qu’ils sont devenus : une illusion de mouvement pour masquer l’immobilisme réel.
À force de recommencer sans cesse le récit, le pouvoir finit par révéler ce qu’il cherche à cacher : non pas un nouveau départ, mais l’incapacité à assumer le bilan du temps déjà écoulé.
Noël Biloghe Bi-Ndong*
Président EPG-Diaspora













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