Avec «Une ligne claire», Ike Ngouoni Aila Oyouomi propose désormais dans GabonReview une chronique stratégique régulière sur les grands enjeux qui traversent le Gabon : gouvernance, communication politique, éducation, jeunesse, culture, politiques publiques et débat citoyen. Dans le prolongement de ses précédentes tribunes, il y portera un regard libre, documenté et exigeant sur les choix, les discours et les réalités qui structurent la vie nationale.

Pour cette première livraison, il s’interroge sur la valeur concrète de la parole publique, à travers les retards de salaires à la Sogatra et les engagements successifs autour de la transformation locale du manganèse. Quand une annonce ne trouve pas sa traduction dans les actes, c’est toute la crédibilité de l’action publique qui finit par être mise en jeu.

«Chaque échéance manquée, chaque signature reportée ne s’efface pas, elle s’accumule, une dette de crédibilité qui ne figure dans aucun bilan mais qui se présente tout de même, un jour, à son guichet.» © GabonReview

 

Ils n’ont pas bloqué les bus. Ils les ont garés devant la Primature, intacts, alignés, en plein jour, une quinzaine de véhicules rangés comme une phrase qu’on n’a pas besoin de prononcer. Pas de panne, précisaient les conducteurs de la Sogatra, seulement des poches vides, deux mois de salaire qui manquaient, et une fusion avec Trans’Urb, promise comme le tournant vers une Compagnie nationale de transport, dont le traité de fusion et les avenants de contrat restent, des mois plus tard, non signés. Le geste, lui, en disait plus qu’un communiqué.

Ce qui retient n’est pas le montant dû, ni la fusion suspendue. Le Gabon en a vu d’autres, des chiffres et des retards. C’est un rapport plus large au temps, à ce qu’une date engage réellement. Le 20 juillet, à Paris, un protocole a fixé à 700 000 tonnes pour 2031 la part de transformation locale du manganèse portée par Eramet, quand le chiffre avancé jusque-là parlait de deux millions de tonnes pour 2029. Interrogé dans L’Union, le ministre de l’Industrie et de la Transformation locale, Lubin Ntoutoume, distingue deux dates de nature différente : 2029 engagerait le processus, irréversible selon lui, 2031 n’achèverait que la construction de l’unité la plus lourde, un jalon technique et non un engagement. C’est une lecture, cohérente, presque rassurante. Une autre est qu’une échéance présentée comme non négociable a fini, en quelques semaines, par se négocier, et rien ne dit laquelle de ces deux lectures l’histoire retiendra.

Un traité de fusion qu’on ne signe jamais, tant que son silence ne coûte rien à personne. Une date fixée avec une précision quasi cérémonielle, qu’on renégocie avant même qu’elle arrive à terme. Le mécanisme est le même dans les deux cas, et il n’est pas nouveau, la fusion de Gabon Télécom avec sa filiale Libertis, actée en 2011 sous un régime différent, avait déjà vu un rattrapage promis grossir plutôt que se résorber, de quarante-huit à quatre-vingt-dix-sept mois de salaire dus, avant de s’éteindre dans le même silence. Ce silence n’est pas un accident, il tient à une asymétrie précise. L’annonce d’une date a un auteur, un ministre, un chef d’État, quelqu’un dont le nom reste attaché à la promesse. La signature qui devrait suivre n’a, elle, souvent aucun responsable identifiable, elle circule entre plusieurs services, plusieurs visas, plusieurs bureaux, et se dilue jusqu’à n’appartenir à personne en particulier. Cette asymétrie commence d’ailleurs plus tôt qu’on ne le croit, les administrations chargées de la mise en œuvre découvrent souvent l’échéance en même temps que le public, avant d’avoir eu le temps d’en vérifier la faisabilité, et ce n’est qu’après coup qu’elles en mesurent, discrètement, le caractère tenable ou non. On peut être crédité d’une ambition sans jamais être compté responsable de son inexécution.

La direction de la Sogatra assure aujourd’hui que les postes seront préservés et les acquis maintenus. Ce sera peut-être tenu. Mais les agents connaissent ce précédent mieux que quiconque, et ils savent qu’une promesse orale ne pèse jamais autant qu’un parapheur, aussi sincère soit celui qui la prononce. Ce n’est pas une question de bonne ou de mauvaise foi individuelle. C’est une question de ce qui, dans une administration, coûte quelque chose à quelqu’un, et de ce qui ne coûte rien à personne.

Chaque échéance manquée, chaque signature reportée ne s’efface pas, elle s’accumule, une dette de crédibilité qui ne figure dans aucun bilan mais qui se présente tout de même, un jour, à son guichet. C’est peut-être le nom de cette mécanique, la conviction que proclamer suffit déjà à produire, que la parole, suffisamment solennelle, tient lieu d’acte, jusqu’à ce que la dette accumulée appelle son remboursement. Les chauffeurs, eux, n’ont pas attendu qu’on la nomme pour lui répondre à leur manière. Ils ont garé leurs bus en plein jour, intacts, pour que l’absence de signature devienne enfin visible, et donc, pour une fois, coûteuse à quelqu’un. Dans beaucoup d’organisations, le temps mesure l’avancement d’un projet. Ici, il lui arrive encore d’en tenir lieu.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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