Cent jours… et un peu plus. C’est le temps qui s’est écoulé depuis l’incarcération d’un ancien Premier ministre gabonais, figure de l’opposition, écroué le 16 avril 2026 à la prison centrale de Libreville. Dans ce sablier, le premier jour appartient au procureur. Le dixième aux avocats. Le trentième au juge. Mais le centième n’appartient plus à personne. C’est le jour où le temps cesse d’être un instrument de la justice pour en devenir le juge. Ce procès-là, silencieux, sans audience ni plaidoirie, se tient à Libreville. L’accusé s’appelle Bilie-By-Nze.

Cent jours. Ni acquitté. Ni condamné. Alain-Claude Bilie-By-Nze, dans l’entre-deux glacé de la détention provisoire. © Facebook / Jeff Clio Moulengui

 

Il y a une grammaire secrète du pouvoir judiciaire. Elle s’écrit non pas dans les codes, mais dans les durées. Et cette grammaire commence toujours de la même façon : par un premier jour qui appartient au procureur. Ce jour-là, l’État frappe. Vite. Fort. Sans préavis. Il entre dans une vie, en referme la porte, et tend au monde une inculpation comme on tend un verdict. C’est le temps de la souveraineté pure, celui où la puissance publique n’a encore de comptes à rendre à personne. Ce premier jour, dans cette affaire, s’appelait le 16 avril 2026.

Le dixième jour est censé appartenir aux avocats. Mais dans cette affaire, la défense s’est heurtée très tôt à une procédure qui se referme sur elle-même : accès au dossier difficile, échanges contrariés, résistance institutionnelle sourde. Ce dixième jour n’a pas été celui du dialogue. Il a été celui du mur.

Le trentième jour appartient au juge. C’est le temps de la pesée. Il lit, ordonne, prolonge ou libère. Le trentième jour, dans cette affaire, a produit une ordonnance de prolongation. Le juge a pesé. Et il a maintenu.

Le centième jour

Mais le centième jour est orphelin. Il n’appartient à aucune de ces figures. Il n’est inscrit dans aucun code, prévu par aucune procédure. Il surgit comme une fissure dans le marbre : imperceptible d’abord, puis impossible à ignorer. C’est le jour où la machine judiciaire révèle qu’elle tourne à vide, dans un silence que personne ne vient rompre. L’arbitraire a cette particularité : il n’a pas besoin d’être voulu pour exister. Il lui suffit d’être subi. C’est ce que sait, depuis cent jours, Bilie-By-Nze.

Quand la détention s’étire sans horizon lisible, elle change de nature. Elle n’est plus l’antichambre du jugement. Elle en devient le substitut. La cellule tient lieu de verdict. Le temps tient lieu de sentence. Et la procédure, vidée de sa finalité, n’est plus qu’une enveloppe vide autour d’une réalité nue : un homme privé de liberté, sans que personne ne sache dire quand et comment cela finira. La durée, pour rester légitime, doit demeurer lisible. Justifiée. Communicable. C’est cette lisibilité qui s’érode, comme une inscription sur du sable, autour de Bilie-By-Nze.

Un dossier sans dossier

Et puis il y a l’élément que l’on hésite à écrire, par égard pour le vertige qu’il ouvre. La défense affirme que le juge ne disposerait plus, à ce stade, ni de l’original ni d’une copie du dossier. Affirmation de partie. Non vérifiée. Non établie. Mais affirmation publique, suspendue dans l’air comme une lanterne éteinte au-dessus d’un tribunal, qui pèse et grossit à mesure que le silence de l’institution s’éternise.

Si elle est fondée : d’un côté, une cellule occupée. De l’autre, une armoire vide. Entre les deux, le néant. Ce n’est plus une instruction. C’est une fiction juridique. Et cette fiction a un otage : Bilie-By-Nze.

Si elle est inexacte, le remède est simple. Immédiat. Sans appel. Produire le dossier, en attester l’existence, démontrer que l’instruction progresse. Car une institution qui se mure dans le silence lorsqu’on l’accuse de perdre ses propres pièces n’abrite pas le secret de l’instruction. Elle accrédite le pire. Et le pire, chaque jour qui passe, se sédimente en certitude dans l’opinion, comme une tache dans du marbre blanc.

Ce que le centième jour impose

Les grandes institutions ne se jugent pas sur leurs intentions. Elles se jugent sur ce qu’elles font des hommes qu’elles retiennent, sur la clarté avec laquelle elles rendent compte, sur le courage avec lequel elles tranchent. Cela vaut pour tout prévenu, quel que soit le poids des charges qui pèsent sur lui. Cela vaut pour Bilie-By-Nze.

Le centième jour n’est ni un acquittement ni une condamnation. C’est une ligne de crête à partir de laquelle le silence devient lui-même un aveu. L’opinion le lit. Les barreaux l’enregistrent. Les chancelleries le notent. La justice peut prendre le temps qu’il lui faut. Elle ne peut pas prendre tout le temps qu’elle veut, au nom d’une complexité qui ne se dit jamais, d’une instruction qui ne se montre plus. Cette limite, depuis cent jours, porte un nom. Un seul. Que la justice, seule, peut faire taire : Bilie-By-Nze.

Arrêter fut rapide. Juger exige du courage. Et le droit, contrairement au temps, ne se laisse pas indéfiniment suspendre.

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Note de la rédaction : Alain-Claude Bilie-By-Nze a été interpellé le 15 avril 2026 et écroué sous mandat de dépôt le 16 avril 2026 à la prison centrale de Libreville. Le centième jour de son incarcération effective est celui du 25 juillet 2026, la veille de la publication de cet article d’opinion.

 
GR
 

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