Lancée le 24 mai 2016 avec l’ambition d’en faire une télévision de référence et la première chaîne d’information en continu d’Afrique subsaharienne, Gabon 24 peine à s’imposer trois ans après sa création. La chaîne qui a perdu ses marques, est en chute libre, avec de nombreux départs et licenciements. Pour certains employés, c’est la descente aux enfers. Si la direction de la chaine a de bonnes justifications et des projets en cours, ceux qui ont répondu à la sollicitation de Gabonreview, anciens et nouveaux, ont presque tous requis l’anonymat. Voyage dans l’enfer de Gabon24.

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Même si Gabon 24 reste diffusée au Gabon sur les bouquets satellite de Canal + Afrique et Satcon, et suivie dans de nombreux pays du continent africain et d’Europe, pour les employés plus rien n’est comme avant. La plupart soutient que c’est la reculade côté programmes et qu’il n’y a pas d’argent pour les nouvelles productions malgré le fait que la chaîne a été rattachée à la présidence de la République.

Rattachée à la présidence de la République

En effet un décret daté du 4 mai 2018 a détaché Gabon 24 du groupe Gabon Télévisions. Pour certains agents cette décision était le sésame pour booster la chaîne. Seuls quelques-uns d’entre eux se doutaient de ce que «la chaîne de nos rêves» deviendrait celle de «nos cauchemars». Les premières démissions sont d’ailleurs arrivées avec le départ des rédactrices en chef, Dorothée Ropivia et Marlyse Nguema, qui avaient, dès mai 2018, des craintes et mauvais présages quant à l’avenir. Interrogée sur ces deux départs, Laure Bigourd, la directrice de la chaîne, estime que «les gens sont libres non seulement de ne pas être d’accord et de partir mais aussi libres d’aller travailler ailleurs ou d’avoir des projets personnels»

Mais avant, malgré les retards répétés des salaires au cours de la deuxième année de la chaîne, entre 2017 et 2018, les agents de Gabon 24 continuaient de travailler en espérant meilleure fortune… en vain. Depuis mai 2018, en effet, «Gabon 24 a cessé d’être une chaîne de télévision comme on l’entend, avec une rédaction autonome.» Tout (conducteurs, contenus, informations urgentes) doit être validé par Ike Ngouoni, le conseiller spécial porte-parole de la présidence de la République par ailleurs président et seul membre du Conseil d’administration de la chaîne. «La chaîne a perdu la spontanéité et la réactivité qui ont fait d’elle la principale chaîne d’information nationale», note l’un des pionniers, rencontré à l’abri des regards. «À Gabon 24 on se tait ou on démissionne, si on est pas viré avant», ironise-t-il avant de brosser un sombre tableau de la situation.

A la naissance de la chaîne le management état directif et participatif. Ce, du fait de l’absence d’un directeur incarné de Gabon 24. Un directoire fort efficace s’était mis en place, composé de Mireille Dirat, alors directrice de l’information, Jean Pascal Ndong son adjoint, Alex Eboué le directeur d’antenne et trois réacteurs en chef. «Les problèmes ont commencé quand Ike Ngouoni a nommé deux de ses obligées, sans respect des normes, principale raison de cette dégringolade et de la dégradation du climat». De l’avis d’un spécialiste en ressources humaines, ces nominations ont été faites en violation flagrante de la Loi 1/2005 portant statut général de la Fonction publique et de la loi 8/91 portant statut général des fonctionnaires.

Au bonheur des dames

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Selon la loi, il aurait fallu que la française Bigourd, nouvelle directrice générale, dispose d’une expertise avérée qu’aucun Gabonais n’aurait pour qu’un contrat lui soit signé. Quant à l’ancienne miss Gabon Marie Noëlle Ada Meyo, directrice générale adjointe, il aurait fallu qu’elle soit intégrée et titularisée pour que puisse lui échoir ce poste au bout de deux ans, explique un DHR consulté. Or, à peine sortie de l’école, cette dernière a été nommée officiellement, après avoir assuré la codirection générale provisoire avec Laure Bigourd pendant quelques mois. La compétence et le management des deux dames posent des problèmes à tous ceux qui n’y voient que des parachutées.

Manifestation d’un complexe d’imposture ? En tout cas, le constat de certains employés est que les deux dames brillent par une volonté de puissance et celle d’écraser le personnel. Indiquant que son profil est visible à loisir sur LinkedIn, Laure Bigourd s’en défend : «j’ai un master II de management de médias !». Et lorsqu’on aborde le manque d’expérience que lui reprochent certains de ses administrés, la petite quadra réplique : «Je n’ai pas besoin d’avoir dirigé quoi que ce soit pour pouvoir dire que je ne suis pas capable de diriger Gabon 24. Je n’ai jamais dirigé un média, donc ça fait de moi quelqu’un qui ne peut pas le diriger ? Ce n’est parce que je n’ai pas géré une chaine de télévision avant que je ne peux pas diriger aujourd’hui Gabon 24.»

Nommée DG de la chaîne à l’issue du conseil des ministres du 26 février 2019, la jeune dame, originaire de Dunkerque, est diplômée de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille et connue pour avoir travaillé depuis 2015 à la Direction de la communication présidentielle (DCP) au palais du bord de mer. Elle tient en tout cas Gabon 24 d’une main de fer, d’autant plus, estime-t-elle, qu’«on est en restructuration».

Argent et carcan disciplinaire

Les employés trouvent pourtant le carcan disciplinaire trop dur. Il ne faut pas tomber malade, ni enceinte, au point de s’absenter. Les sanctions tombent et pleuvent au quotidien, des coupes sont opérées dans les maigres salaires (150 000 francs pour les magasiniers, 300 à 500 000 francs CFA pour les journalistes et présentateurs), tous les mois, sans aucun respect des normes, alors que les deux DG toucheraient un bon pactole. Si certains ont avancé que Mireille Dirat touchait 4 millions de francs CFA par mois, il n’en est rien sur la bonne foi de l’intéressée qui assure être fonctionnaire et n’avoir qu’une prime de 600 000 francs en sus de son solde. Il reste cependant difficile de démentir les 6 millions de francs CFA mensuels qui seraient attribués mensuellement à Laure Bigourd.

Quand ils ne démissionnent pas carrément, les employés virés progressivement sont remplacés à tour de bras. Mais la boîte n’a pas les moyens de payer normalement ses licenciements. Deux employés, selon les indiscrétions, sont d’ailleurs sur le point d’ester en justice Gabon 24 pour licenciement abusif :  la présentatrice Marina Bouassa, enceinte, et Svetlana Maganga, une journaliste parmi les pionnières à qui la direction voudrait faire payer des arrêts-maladies. Ne restent à Gabon24 que des contractuels que l’on dit sans contrats, sans assurance ni sécurité sociale et dont certains songent à quitter cet «univers devenu invivable», même si d’autres n’ont d’autres choix que de supporter. Il est même arrivé que des journalistes de talent, dont Berleck Lekoba, embauché comme rédacteur en chef, jettent l’éponge au bout de quelques jours rapporte notre principal interlocuteur.

Laure Bigourd n’y peut rien. La restructuration de Gabon 24 avait été décidée bien avant son arrivée et l’éviction des fonctionnaires en est la conséquence. «On est dans une logique de restructuration. Donc, ce n’est pas moi, qui suis arrivée en cours, qui vais dire : j’arrête la dynamique de restructuration», explique-t-elle à raison. Pour la jeune dame, trop d’agents ne jouent pas la logique de la restructuration ; certains vont jusqu’à ne pas respecter les horaires de la grille des programmes. «C’est sûr que quand on est en restructuration, c’est comme quand on organise une course : on a beau entrainer les gens, il y a des gens qui ne vont pas finir course. On met en place des process et y en a qui ne suivent pas», explique-t-elle. Il reste que nombreux sont soulagés d’être partis de là. «Si pour beaucoup la présidence de la République c’est le paradis, Gabon 24 situé au sous-sol, est aux portes de l’enfer», ironise un ancien journaliste qui ne regrette pas d’être parti plus tôt.

Cadre de travail et statut

En trois ans, malgré les travaux effectués il y a quatre mois pour améliorer les espaces de travail et l’accueil des invités, malgré l’achat de quelque matériel, rien n’y fait. Travailler actuellement à Gabon 24 relèverait du parcours du combattant et serait facteur de stress permanent. La boîte ne dispose même pas de véhicules de reportage ni de transport, soulignent les agents obligés de prendre le taxi quand la chaîne disposait de trois à quatre véhicules.

L’ancien rédacteur en chef Louis-Philippe Mbadinga, l’un des fonctionnaires virés en février et reparti à l’Agence gabonaise de presse, a livré ses impressions, ne souhaitant pas s’exprimer toutefois sur le nouveau management. Joint via WhatsApp, car en séjour actuellement au Maroc, il dit craindre d’être subjectif au sujet du management actuel et du contenu éditorial. «Depuis mon départ en février, je n’ai pas eu le temps de suivre Gabon 24 et je crains d’être subjectif. Au demeurant, mon crédo est que la rédaction ce n’est pas l’armée. (….) En revanche, sur la stratégie, je pense que Gabon 24 gagnerait à réintégrer le Groupe Gabon Télévisions.  Le fait d’être rattaché à la présidence pèse sur son image et engendre de sérieux doutes sur sa neutralité sinon son objectivité. Quand j’y étais, des opposants ont décliné à plusieurs reprises nos invitations, car les studios sont à la présidence. C’est le péché originel de cette chaîne. C’est pourquoi Alain-Claude Bilie-By-Nze, alors ministre de la communication, avait décidé de l’installation de la chaîne dans locaux de l’ancien Kanal 7 avec Gabon Nature et Culture», a-t-il laissé entendre, soulignant que le projet était ambitieux mais les moyens modestes.

Réformes, toilettage et perspectives

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C’est d’ailleurs à juste titre que le Conseil des ministres du 26 février 2019, a modifié l’article 2 du décret n°0152/MAPDN, faisant évoluer le statut de Gabon 24 d’EPA (établissement public à caractère administratif) à EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial). Il faut bien évidemment que la chaîne soit productive et rentable au risque de mourir. C’est donc sur ces entrefaites qu’est arrivée Laure Bigourd. Il lui fallait continuer sur la lancée des réformes entreprises. La directrice controversée ne manque pas d’idées et des changements sont annoncés pour rebooster une chaîne qu’elle a l’honnêteté de reconnaître «complètement à terre d’un point de vue commercial». Elle entend donc se battre pour que les annonceurs reviennent. Pour cela, explique-t-elle, «quand t’es d’une chaine d’information en continu, il faut commencer par être à l’heure au JT

Des projets, la directrice de Gabon 24 en a. Notamment, la mise en place d’un outil de Médiamétrie d’ici la fin de l’année, la digitalisation de la chaine avec, entre autres, le lancement d’une application mobile «pour pouvoir proposer aux téléspectateurs de revoir le programme.» La chaine de télévision a lancé, avec des sociétés de production de la place, des partenariats pour alimenter les programmes. Ce qui permettra de proposer, «en plus des productions internes comme les décryptages et compléments d’infos, des programmes qui vont répondre aux attentes téléspectateurs. Des gens ont envie, comme partout dans le monde qu’on leur parle de ce qui les touche au quotidien. La société, la culture, l’éducation, la santé. C’est ce qu’on va faire», explique Laure Bigourd.

En attendant, côté agents, d’aucuns attendent de nouvelles opportunités dans la fièvre de la web TV qui monte progressivement -Média 241, croit-on savoir-. D’autres espèrent meilleure fortune quand certains qui n’y croient pas trop subissent la fatalité. Mais pour les anciens, la page est tournée, ils estiment avoir fait leur part, la balle est désormais dans le camp du nouveau directoire.

Tel est le paradoxe de Gabon 24 : pour certains agents, la direction a rendu l’atmosphère invivable ; pour la direction, travailler avec des agents rompus au laxisme est aussi stressant, épouvantable et objet de blocage. «L’enfer, c’est les autres», écrivait  Jean-Paul Sartre dans «Huis clos». Plutôt que de se rejeter les torts, tout le monde devrait comprendre que «si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important». Avis aux deux camps… pour que Gabon 24 devienne ce qui avait été promis : une référence et la vraie première chaîne d’information en continu d’Afrique subsaharienne. La chaîne vient seulement d’avoir 3 ans.

 
 

11 Commentaires

  1. Okoss dit :

    Il faut se préparer au pire.cette TV ne vivra pas longtemps

  2. Ondo dit :

    Tant que la France ne respectera pas le vote des gabonais et voudra nous imposer sa marionnette (comme les Bongo aujourd’hui), il ne sortira rien de bon au Gabon. Et d’ailleurs, pensez-vous que cette même France souhaiterait qu’une seule de ses anciennes colonies la dépasse sur n’importe quel plan (économique – technologique – scientifique -etc..)? Ce serait une honte pour elle.

    Le noeud du problème africain en général et gabonais en particulier demeure la France. Il faut vraiment s’en débarrasser pour pouvoir décoller sur toys les plans. Vous voyez bien que les îles françaises n’évoluent quasiment pas. Pareil pour l’Afrique tant que cette saleté de France nous tiendra comme on tient un chien en laisse.

  3. Leo dit :

    Article édifiant!Qui aurait cru que cela était ainsi là-bas?Je comprends mieux pourquoi je ne vois plus certains visages!!Et quelle idée de mettre ça à la Présidence franchement!!!

  4. tchenko dit :

    Ike Ngouoni, le conseiller spécial porte-parole de la présidence de la République par ailleurs président et seul membre du Conseil d’administration de la chaîne. «La chaîne a perdu la spontanéité et la réactivité qui ont fait d’elle la principale chaîne d’information nationale», note l’un des pionniers, rencontré à l’abri des regards. «À Gabon 24 on se tait ou on démissionne, si on est pas viré avant», ironise-t-il avant de brosser un sombre tableau de la situation.

    VRAIMENT. C’EST L’ARGENT DU CONTRIBUABLE ET NON LE VOTRE (VOS PARENTS)

  5. Ari dit :

    Trop de controle tue le controle. Une chaine publique dans les locaux de la presidence de la Republique et s’atttendre a ce qu’il en sort quelque chose de bon??? Quelle idee saugrenue!
    C’est du reste l’etat dans lequel se trouve le Gabon actuellement, un pays entierement sclerose a cause du systeme machiavelique Bongo-PDG.

  6. Ikobey dit :

    Le vrai problème n’est pas de savoir comment fonctionne “Gabon 24″ mais pourquoi a-t-on besoin de dépenser l’argent des Gabonais pour cet TV ?
    Dans la Rome antique le peuple demandait ” du pain, du vin, des jeux” , dans le Gabon moderne le peuple veut de la télé . Sommes-nous bien matures ? alors que l’eau courante n’arrive pas partout, nos écoles manquent de tout , nos Anciens ne touchent pas leurs retraites, nos hôpitaux n’ont pas de médicaments ….la liste est presque infinie. Arrêtons cette gabegie ! La TV ne doit plus être une affaire de l’Etat et de ses fonctionnaires ronronnants, la TV viable doit être privé un point c’est tout ! l’argent public doit cesser d’aller à l’amusement .
    Quand aux critiques faites à ceux qui dirigent cette tv elles sont déplacées, on fait venir quelqu’un de l’étranger et on lui reproche son manque d’expérience, alors qu’elle n’est payée que 6 millions de cfa si l’on voulait quelqu’un d’expérimenté c’est beaucoup plus qui fallait mettre, qui d’expérimenté aurait voulu de la place , croyez-vous que ce poste est valorisant sur un CV ? Soyons réaliste !
    Le problème de “Gabon 24”, c’est son existence même.

  7. nzala bola dit :

    Sincèrement à quoi sert cette chaîne au peuple gabonais? un média qui du reste est difficilement accessible au gabonais (mis sur le câble, il n’est de ce fait accessible qu’aux abonnés! et même abonné, il se capte difficilement comparé à certaines chaines étrangères que l’on capte même sans abonnement comme africa 24 et africa news, etc;). Pire encore c’est un média qui parle rarement des réalités du Gabon. cette chaînes vous fera des grandes une sur des grèves ou des faits de société du Maroc, de l’Inde ou du Pakistan, mais ne parlera jamais des grèves ou des faits sociaux qui minent le Gabon. A croire qu’elle a été créée pour donner une image subjective du Gabon à l’étranger! Triste de dilapider autant de pognon pour se donner une fausse image

  8. Désiré dit :

    Cette jeune directrice a été formée dans une école de journalisme qui ne prépare en rien à diriger une entreprise. La est l erreur

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