«Construisez ou partez» : le Gabon peut-il vraiment se passer d’Airtel et Canal+ ?
En sommant Airtel Gabon et Canal+ Gabon de passer des maquettes aux chantiers de leurs sièges sociaux, sous peine de retrait des terrains concédés, voire de départ du pays, Brice Clotaire Oligui Nguema a placé les deux opérateurs devant leurs responsabilités. Mais au-delà de la fermeté du propos, une question demeure : le Gabon peut-il réellement se permettre de voir partir deux entreprises aussi structurantes, et celles-ci peuvent-elles quitter le marché gabonais d’un simple claquement de doigts ?

Si retirer un terrain public peut relever du respect des engagements attachés à une concession, faire partir une multinationale installée depuis des décennies est une tout autre affaire (Illustration IA). © GabonReview
Il y a désormais les maquettes, les promesses et, surtout, les grues que le président Brice Clotaire Oligui Nguema veut voir à l’œuvre. Lors de sa visite de plusieurs chantiers, le 10 septembre à Libreville, le chef de l’État a haussé le ton à l’endroit d’Airtel Gabon et de Canal+ Gabon. Pour les deux entreprises, le message est limpide : les terrains concédés par l’État ne sauraient rester indéfiniment sans construction.
«Construisez ou partez !» La formule, aussi spectaculaire soit-elle, traduit une orientation désormais assumée par le pouvoir : les avantages accordés aux grandes entreprises doivent produire des réalisations visibles et durables sur le territoire.
Le rappel n’est d’ailleurs pas improvisé. Depuis le 1er janvier 2026, les entreprises immatriculées au Registre du commerce, à l’exception des PME dont le chiffre d’affaires est inférieur à 2 milliards de francs CFA, sont tenues d’ériger ou d’acquérir un immeuble pour abriter leur siège social. Le dispositif vise officiellement à renforcer l’ancrage territorial des entreprises et à soutenir le développement du secteur immobilier national.
Un rappel à l’ordre qui dépasse deux entreprises
Sur le fond, difficile de contester le principe. Comment comprendre qu’une entreprise réalisant plusieurs milliards de francs CFA de chiffre d’affaires au Gabon puisse durablement exercer depuis des locaux loués sans immobiliser une partie de ses ressources dans un patrimoine immobilier local ?
C’est précisément le paradoxe que le chef de l’État entend corriger. En 2025 déjà, le gouvernement avait expliqué vouloir mettre fin à la situation d’entreprises «réalisant des milliards de chiffres d’affaires sur le sol gabonais» tout en opérant dans des locaux loués, sans véritable ancrage territorial. Le non-respect de l’obligation annoncée peut notamment exposer les entreprises concernées à des sanctions, jusqu’au retrait d’agrément ou à la radiation de l’immatriculation fiscale.
Airtel et Canal+ ne sont donc pas seulement deux mauvais élèves désignés publiquement. Ils deviennent, malgré eux, le cas d’école d’une politique qui cherche à faire du secteur privé un acteur plus directement engagé dans la transformation du pays.
Le président l’a d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises : «La force d’un État, ce n’est pas l’administration. C’est le secteur privé.»
Encore faut-il que cette volonté s’exerce dans un cadre juridiquement solide et économiquement rationnel.
«Partir» : une menace plus complexe qu’il n’y paraît
Car si retirer un terrain public peut relever du respect des engagements attachés à une concession, faire partir une multinationale installée depuis des décennies est une tout autre affaire.
Prenons Airtel. L’opérateur est un acteur majeur des télécommunications gabonaises. Il ne s’agit pas d’une simple entreprise commerciale pouvant fermer boutique du jour au lendemain. Airtel Gabon dispose d’une licence d’établissement et d’exploitation d’un réseau de téléphonie mobile attribuée dans le cadre réglementaire national. La réglementation prévoit des procédures précises pour la suspension, la réduction de durée ou le retrait d’une licence, ainsi que des voies de recours. Elle prévoit même, en cas de difficulté grave, des mesures destinées à garantir la continuité du fonctionnement des réseaux.
Autrement dit, «partir» n’est pas une décision administrative instantanée. Ce serait un processus juridique, réglementaire, financier et opérationnel lourd.
Et pour le Gabon, les conséquences seraient loin d’être anodines : perturbation du marché mobile, redistribution des abonnés, effets sur l’emploi direct et indirect, sur les fournisseurs, sur les recettes fiscales et sur les investissements numériques. D’autant qu’Airtel vient encore de renforcer son implantation dans le pays, notamment avec une autorisation pour développer un réseau fixe et avec un accord de partage d’infrastructures validé par l’ARCEP en 2026.
Pour Canal+, le raisonnement diffère, mais la question reste entière. Son éventuel retrait affecterait un marché audiovisuel structuré autour de ses offres, de ses abonnés, de ses distributeurs et de tout un écosystème professionnel. Là encore, une fermeture brutale aurait un coût pour les consommateurs comme pour l’économie locale.
Dès lors, faut-il réellement souhaiter leur départ ?
Faire respecter la règle sans casser l’investissement
C’est ici que se situe le véritable enjeu. Le Gabon est parfaitement fondé à exiger d’entreprises qui bénéficient durablement de son marché qu’elles respectent les règles et honorent leurs engagements. Mais l’autorité de l’État ne se mesure pas seulement à la capacité de menacer.
Elle se mesure aussi à sa capacité à faire appliquer la règle avec prévisibilité, proportionnalité et sécurité juridique.
Le cas Airtel-Canal+ devrait donc être traité comme un avertissement, non comme une invitation à la rupture. Si les terrains ont été attribués sous conditions, que ces conditions soient rappelées, documentées, datées et contrôlées. Si les délais sont dépassés, que les procédures prévues soient appliquées. Et si des engagements nouveaux doivent être négociés, qu’ils le soient dans un cadre contractuel clair.
Car le Gabon ne gagnerait pas grand-chose à remplacer deux sièges en construction par deux entreprises parties voir ailleurs. Il gagnerait davantage à obtenir deux bâtiments effectivement construits, des emplois, des investissements et un signal durable adressé aux autres opérateurs.















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