BTP en plein essor, Socoba au bord du gouffre : le paradoxe gabonais
Il fut un temps où le nom de Socoba-EDTPL incarnait la puissance industrielle du Gabon. Fondée en 1964, bâtisseuse des édifices symboliques de l’État et de centaines de kilomètres de routes, l’entreprise traverse aujourd’hui une crise existentielle. Avec neuf mois d’arriérés de salaires et une dette publique impayée de plus de 15 milliards de FCFA, son effondrement n’est plus une hypothèse mais une menace imminente.

L’agonie de Socoba illustre le paradoxe d’un pays qui modernise ses infrastructures tout en sacrifiant ses champions historiques. © GabonReview (montage)
Un paradoxe frappe les esprits : au moment même où le secteur des BTP connaît un essor sans précédent depuis l’avènement du régime de transition, l’hebdomadaire Nku’u Le Messager a ramené au souvenir collectif, ce 2 octobre, le cas tragique de Socoba, entreprise emblématique en voie d’agonie. Tandis que les grands chantiers de la Transgabonaise, de l’aéroport d’Andeme ou de la “Libreville 2” nourrissent l’euphorie d’une modernisation accélérée, l’ancien fleuron national sombre, étranglé par la dette intérieure et abandonné par l’État dont il fut longtemps l’instrument.
Un naufrage social et industriel
Au siège du Pont Nomba, les 800 employés réduits au silence par la faim ont cessé tout travail, transformant les chantiers en friches à ciel ouvert. Le désespoir des familles en attente de salaires illustre l’impact social d’une faillite annoncée.
Socoba, jadis pilier de l’économie nationale, n’est plus qu’un spectre fragilisé par les retards chroniques de paiement de l’État. Cette fragilité n’est pas isolée : elle traduit une pathologie récurrente du système économique gabonais, où les entreprises dépendent d’un Trésor public souvent en panne de moyens.
L’essor paradoxal du secteur BTP
Ce naufrage contraste avec la vitalité inédite du secteur depuis la prise du pouvoir par le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI). De 200 milliards de FCFA de chiffre d’affaires annuel sous l’ère Bongo, le BTP est passé à 450 milliards en 2024. Routes rénovées, logements sociaux, Transgabonaise, futur aéroport d’Andeme : jamais l’État n’a autant investi dans les infrastructures. Les mécanismes de financement – du Fonds national pour les infrastructures aux partenariats avec Afreximbank – ont consolidé cette dynamique.
Et pourtant, ce boom masque une fracture : alors que les grands projets prospèrent, la dette intérieure continue d’asphyxier les entreprises nationales. Le cas de Socoba illustre cette contradiction : un État bâtisseur d’ambitions colossales, mais mauvais payeur vis-à-vis de ses propres prestataires.
Le miroir brisé d’un modèle
Socoba n’est pas la première victime : Razel, Dragages Gabon, Bourdin et Chaussée ont coulé, ou encore SATRAM-EGCA qui a presque déjà sombré. Mais sa chute porte une valeur hautement symbolique. Héritière de liens étroits avec la famille Bongo, devenue en 2015 la propriété de la famille Baloche, Socoba fut longtemps le miroir du système politico-économique gabonais. Sa mise en péril signe la fin d’un cycle : celui d’un capitalisme d’État où les champions nationaux prospéraient grâce aux commandes publiques, sans garantie de paiement durable.
L’État promet un plan de restructuration et un règlement progressif des créances. Mais le temps presse : chaque jour qui passe rapproche Socoba de la liquidation. L’histoire retiendrait alors qu’au moment où le BTP gabonais connaissait sa renaissance, l’un de ses plus vieux géants s’est effondré, victime de la dette intérieure et d’un système qui, en bâtissant des routes, a oublié de préserver ses bâtisseurs.















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