Et si nos déchets étaient notre prochain gisement ? Pendant que des milliers de jeunes Gabonais peinent à trouver du travail dans les grandes villes du pays, des tonnes de plastiques, de métaux et de matières organiques brûlent à l’air libre, s’enfouissent dans des terrains vagues ou dérivent vers les plages de Loango. Deux réalités qui coexistent, côte à côte, sans jamais se rencontrer. Adrien NKoghe-Mba, président de l’Institut Léon Mba, tire de cette contradiction criante une leçon qu’il a lui-même mis du temps à entendre : l’avenir économique du Gabon se trouve peut-être moins dans ses forêts ou dans son sous-sol que dans ce que ses habitants jettent chaque jour. Une conviction forgée au fil des années, et d’une conversation inoubliable avec un vieux forestier breton.

La prochaine grande ressource du Gabon ne serait pas extraite de la terre ni distillée d’une plante de forêt. Elle serait ramassée dans nos rues. © GabonReview

 

Il y a quelques années, j’avais pris la route d’une petite commune du Finistère (Bretagne), par un matin gris comme savent les faire les ciels bretons. J’allais rendre visite à un homme que l’on m’avait recommandé avec une certaine révérence – un ancien exploitant forestier, qui avait passé une bonne partie de sa vie entre les grumes gabonaises et les ports normands. Je venais le voir avec mes ambitions plein la tête et un projet sous le bras : me lancer dans la production de charbon de bois. Du bois gabonais, transformé, valorisé, vendu. Je m’y voyait déjà.

Il m’a reçu dans une maison sentant la cire et le feu de cheminée. M’a écouté avec la patience des hommes qui ont tout vu. Puis, posant sa tasse, il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit, avec cette tranquillité qui n’appartient qu’aux gens qui n’ont plus rien à prouver :

« Mon garçon, l’avenir de l’Afrique n’est pas dans la forêt. Il est dans vos poubelles. »

J’ai souri poliment. Intérieurement, j’étais déçu. Je repartis vers Brest sans vraiment avoir entendu.

Des bras qui attendent, des ressources qui brûlent

Il y a quelques semaines, je vous parlais de pétrichor – cette odeur de terre mouillée qui monte de l’arboretum Raponda Walker après la pluie, et de cette femme qui se bat pour que nos plantes ne partent plus brutes vers des laboratoires du Nord pour revenir en flacon à cent euros/dollars avec un nom occidental dessus. Je vous disais que la souveraineté commence là : dans le refus de laisser partir ce que la terre nous donne sans en tirer nous-mêmes la valeur.

Aujourd’hui, je veux descendre de la forêt vers la ville. Vers les rues de Libreville, d’Owendo, de Port-Gentil, d’Akanda. Vers ce que nous produisons chaque jour, non pas en cultivant ni en extrayant, mais simplement en vivant. Nos déchets.

À Libreville comme dans les trois autres grandes villes du pays, des tonnes de plastiques, de métaux, de matières organiques et de gravats finissent chaque jour brûlés à l’air libre, enfouis dans des terrains vagues ou glissés vers la mer jusqu’aux plages de Loango que le monde entier nous envie. Une montagne invisible que personne ne compte vraiment. Et pendant ce même temps, des milliers de jeunes Gabonais cherchent du travail dans ces mêmes villes. Une enquête nationale sur l’emploi publiée fin avril 2026 l’a dit sans détour : les taux d’emploi dans ces quatre pôles urbains sont faibles. Dramatiquement faibles. Des bras disponibles. De l’énergie qui attend. Et à leurs pieds, littéralement, une ressource que personne ne ramasse.

Deux réalités qui coexistent depuis trop longtemps sans se parler.

Ce que nous piétinons vaut ce que nous exportons

C’est pourtant la même histoire que celle de la cosmétopée. La même logique, le même aveu d’échec et la même opportunité manquée. Nos plantes partent brutes – nous le savons, nous le déplorons. Mais nos déchets, eux, partent dans les airs, dans les sols, dans l’océan, sans même que personne ne songea à en tirer quoi que ce soit.

Et pourtant. Le plastique collecté dans nos rues peut redevenir fibre textile, emballage, mobilier. La ferraille abandonnée dans nos quartiers peut retrouver vie dans une unité de transformation locale. Les déchets organiques de nos marchés peuvent enrichir des sols agricoles. Chaque maillon de cette chaîne crée un emploi. Plusieurs emplois. Des dizaines, des centaines, des milliers si l’on s’en donne les moyens.

Le Plan National de Croissance et de Développement (PNCD) 2026-2030 l’a enfin inscrit dans sa feuille de route. Un programme entier consacré à la valorisation des déchets solides urbains – identifier ce qui peut être transformé, construire les circuits, évaluer les coûts, clarifier qui fait quoi entre collectivités et acteurs privés. Les mots sont administratifs, mais derrière eux, on entend quelque chose d’essentiel : l’État gabonais reconnaît officiellement que ce que nous jetons a de la valeur. Que nos déchets sont une matière première comme le manganèse, comme le bois, comme le pétrole.

Nous n’avons plus le luxe de ne pas l’entendre

Le Président Oligui Nguema l’a dit avec une formule qui claque : « Le Gabon ne peut plus continuer à être un puits sans fond dont on extrait tout, sans véritable bénéfice pour les Gabonais. » Il pensait aux minerais, aux grumes, au brut qui part sans être transformé. Mais la phrase vaut pour tout. Elle vaut pour nos huiles végétales qui partent sans étiquette. Elle vaut pour notre plastique qui brûle sans devenir matière. Elle dit, au fond, une seule chose : transformer ici, maintenant, pour nous.

C’est exactement ce que l’homme du Finistère avait compris ce matin-là dans sa maison bretonne. Lui qui avait regardé pendant des années nos richesses partir brutes vers les ports européens sans grande retombée pour ceux qui restaient. Il avait vu ce modèle s’essouffler bien avant nous. Et il avait deviné que la prochaine grande ressource du Gabon ne serait pas extraite de la terre ni distillée d’une plante de forêt. Elle serait ramassée dans nos rues.

*Président de l’Institut Léon MBA

 
GR
 

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