[Chronique littéraire] «Brice 1er» : quand Janis Otsiémi rhabille la Ve République en monarchie
La République est de retour. Chez Janis Otsiémi, pourtant, elle a déjà des allures d’empire, avec sa cour et Brice 1er sur le trône. Dans «Chronique du règne de l’empereur Brice 1er sous la Vè République, à paraître le 1er octobre 2026 aux Éditions Ona, le romancier-polariste transforme les premiers temps du nouveau régime en chronique de cour, où ministres deviennent valets, médias «gazetiers» et politique spectacle impérial. C’est féroce, souvent drôle et toujours sans ménagement. Mais derrière la bouffonnerie se glisse une question beaucoup moins amusante : la Vè République a-t-elle réellement changé le pouvoir, ou seulement ses habits ?

Janis Otsiémi et son nouvel ouvrage : quand le romancier ouvre les portes de la Ve République, c’est une cour impériale qu’on découvre derrière. © GabonReview (montage)
Il y a, chez Janis Otsiémi, une manière assez peu charitable de regarder le pouvoir : il lui enlève son costume officiel, ses communiqués, ses gardes républicains et ses titres ronflants, puis l’observe en caleçon dans l’antichambre de l’Histoire.
C’est exactement l’exercice auquel se livre le romancier gabonais dans Chronique du règne de l’empereur Brice 1er sous la Ve République, Tome 1, annoncé aux Éditions Ona pour le 1er octobre 2026. Après avoir raconté la Transition sous les traits d’un royaume, l’écrivain poursuit sa vaste entreprise de démolition littéraire des apparences. Cette fois, la République a beau être cinquième, elle ressemble sous sa plume à un empire. Et l’empereur a un nom : Brice 1er
Le procédé pourrait être lourd. Il devient au contraire le moteur du livre. L’élection présidentielle est une «élection au Trône», l’investiture un «sacre», les médias des «gazetiers», les ministres des valets, le pouvoir une cour, les partis des écuries. Facebook lui-même descend de plusieurs étages pour devenir une «poubelle électronique».
Otsiémi ne raconte donc pas seulement les événements. Il les rebaptise. Et celui qui nomme possède déjà la moitié du pouvoir de raconter.
La République passée au vitriol
Le livre démarre avec l’élection du 12 avril 2025 et le score écrasant de Brice Clotaire Oligui Nguema. Puis tout défile : l’investiture, la composition du premier gouvernement, le contentieux de Mbanié, le départ de la famille Bongo, les démolitions à Libreville, la naissance de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), les élections législatives, les affaires judiciaires, les tensions sociales, l’arrestation d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, jusqu’au premier anniversaire du nouveau régime. Les cinq chapitres forment moins une démonstration qu’une cavalcade politique où les épisodes se succèdent à vive allure. Mais sous la farce court une thèse extrêmement sérieuse. Pour Janis Otsiémi, la Vè République gabonaise a renouvelé les décors davantage que les mécanismes du pouvoir. Il décrit un président concentrant entre ses mains une telle puissance institutionnelle qu’il forge l’expression d’«empire électif». Dans son récit, les anciennes habitudes survivent sous des appellations nouvelles, les hommes changent parfois de camp plus vite que de méthode et le pouvoir se réorganise sans forcément se desserrer. C’est là que la satire devient politique.
Otsiémi ne se contente pas de moquer les cérémonies, les postures ou les fidélités mouvantes. Il cherche à montrer ce qu’il considère comme une continuité profonde : concentration de l’autorité, faiblesse des contre-pouvoirs, tentation de la mise en scène, personnalisation du pouvoir et permanence de figures issues de l’ancien système.
À mesure que le récit avance, l’état de grâce se fissure. Le dernier chapitre s’ouvre d’ailleurs sur cette idée même : «fin de l’état de grâce», tempête sociale, nouvelle administration, suspension des réseaux sociaux, arrestation de Bilie-By-Nze, mégalomanie et «hubris». Dans les dernières pages, le chroniqueur pousse son diagnostic jusqu’à énumérer confiance excessive en soi, intolérance à la contradiction, obsession de l’image et goût du rapport de force. Le verdict est sévère. Parfois même trop sévère.
Un Saint-Simon avec un couteau de polariste
C’est là qu’il faut lire Otsiémi intelligemment : en gardant une petite distance avec celui qui nous invite justement à prendre de la distance avec le pouvoir.
Ce livre n’est pas une enquête judiciaire. Il n’a ni la neutralité d’un historien ni les précautions d’un universitaire. C’est une chronique politique assumée, subjective, railleuse, souvent corrosive. Sa quatrième de couverture revendique explicitement la filiation avec Saint-Simon, mémorialiste de la cour de Louis XIV.
Mais Saint-Simon n’avait pas écrit de polars. Otsiémi, lui, oui. Cela se sent dans la cadence. Il découpe des scènes, distribue des sobriquets, plante une formule, égratigne une réputation et passe à la suivante. Il ne manie pas le fleuret. Plutôt la machette. Cette liberté produit forcément des raccourcis et des jugements discutables. Mais elle donne aussi au livre sa force : Otsiémi ne cherche pas à faire croire à sa neutralité. Et l’intérêt de l’ouvrage dépasse finalement ses sentences.
Dans vingt ans, lorsque les communiqués auront jauni et certaines querelles disparues des mémoires, il restera peut-être de ces pages ce que les archives officielles enregistrent mal : l’atmosphère d’une époque. Ses ambitions. Ses courtisans. Ses colères. Ses contradictions. Ses retournements. Et ce parfum particulier des pouvoirs qui annoncent la rupture tout en traînant derrière eux quelques meubles de l’ancien régime.
Janis Otsiémi n’écrit donc pas l’Histoire. Il lui prépare des anecdotes. Et parfois, ce sont elles qui survivent le mieux.
















0 commentaire
Be the first one to leave a comment.