Climat politique : la guerre des héritiers
La cérémonie du 3 mai dernier a laissé entrevoir une lutte pour la captation du legs politique d’Omar Bongo.

Deux positions porteuses d’une seule et même ambition : réhabiliter le symbole pour mieux en préempter l’héritage politique. © GabonReview / Illustration IA
L’inauguration, le 3 mai dernier, de la cité de la Démocratie coïncidait avec le baptême du palais des congrès de Libreville, désormais dénommée Omar Bongo Ondimba. Au cours de cette double cérémonie, deux formations politiques se sont particulièrement illustrées, rivalisant de zèle au point de donner le sentiment de se livrer une véritable concurrence : l’Union démocratiques des bâtisseurs (UDB) et le Parti démocratique gabonais (PDG). Pourtant, si le moment se voulait festif et politique, il relevait aussi du registre solennel et républicain. Il pouvait même être perçu comme une invite au recueillement voire à une réflexion sur l’héritage laissé par l’ancien président de la République, par ailleurs fondateur du PDG. Après tout, le baptême d’un édifice public n’est jamais un geste anodin. C’est toujours un acte de mémoire, de haute portée symbolique et politique, destiné à inscrire des valeurs, un récit et un imaginaire dans l’espace public.
Enjeu politique
En politique, la référence au passé est toujours d’une utilité certaine. Figure essentielle du Gabon post-indépendance, dirigeant à la fois autoritaire et habile dans l’art du compromis, parfois de la compromission, président au règne interminable de quarante-deux ans, Omar Bongo reste, volens nolens, l’architecte principal du Gabon contemporain. Son héritage divise toujours cependant. D’un côté, ses partisans vantent la stabilité du pays et une influence diplomatique régionale longtemps reconnue. De l’autre, ses détracteurs dénoncent la concentration du pouvoir, l’enracinement d’un système néo-patrimonial et le maintien d’une économie de rente au bénéfice exclusif d’une clientèle politique. Seize ans après sa disparition, ces lectures divergentes traversent encore la société. Mais, au-delà sur l’appréciation de l’histoire, une autre réalité apparait désormais : à travers les déchirements internes au PDG, comme dans la compétition larvée entre l’UDB et le PDG, se joue une bataille pour la captation de son legs politique.
Si l’on en croit l’ancien ministre Ali Akbar Onanga Y’Obégué, relayé par notre confrère Jeune Afrique, la crise interne au PDG pourrait se dénouer devant les tribunaux. Au niveau national, on assiste à une guerre de tranchée entre l’UDB et le PDG. La cérémonie du 3 mai dernier en a été une expression : à la seule évocation d’e l’un de ces partis, l’autre se sentait obligé de réagir, comme pour marquer son territoire ou défendre un symbole. Sur les réseaux sociaux, les représentants des deux camps ne s’épargnent rien. «Omar Bongo est d’abord le président-fondateur de notre parti. Notre grand camarade», rappellent inlassablement les militants PDG. «Il a été président la République donc président de tous les Gabonais», rétorquent leurs contradicteurs se réclamant de l’UDB. Derrière ces formules, le débat n’est pas seulement mémoriel. A l’évidence, l’héritage d’Omar Bongo est devenu un enjeu politique, un capital symbolique pour de nombreux acteurs politiques. Et la tendance ne semble pas près de s’inverser. Bien au contraire.
Référence ultime
De fait, le PDG et l’UDB considèrent l’œuvre de l’ancien président de la République comme un socle historique, une référence morale et un facteur de cohésion nationale. A quelques inflexions près, les deux formations célèbrent son «héritage de paix, de dialogue et d’unité nationale». L’ex-parti unique, fragilisé par de nombreux départs, les querelles internes et la perte du pouvoir, revendique une continuité historique. Il affirme demeurer fidèle à certaines valeurs fondamentales et en appelle même à l’esprit de son fondateur pour accompagner sa reconstruction. Tout en se présentant comme une force de rupture avec certaines pratiques, l’UDB reprend à son compte l’essentiel de l’imaginaire politique forgé sous Omar Bongo. Deux positions pas si éloignées l’une de l’autre. Deux positions porteuses d’une seule et même ambition : réhabiliter le symbole pour mieux en préempter l’héritage politique, malgré les réserves exprimées par une partie de l’opinion.
Un peu moins de trois ans après le renversement du PDG et la chute de la dynastie Bongo, le paradoxe est saisissant. Un changement d’ère avait été annoncé, mais Omar Bongo apparaît toujours comme la référence ultime, l’horizon indépassable, pour les deux principaux animateurs de la vie publique. Refusant d’exercer leur droit d’inventaire, ils s’efforcent de construire un récit pouvant justifier ou légitimer leur ambition. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans et où s’exprime un fort désir de renouvellement de la pensée et de la pratique politique, cette bataille laisse songeur. Seize ans après sa disparition, Omar Bongo n’a peut-être jamais été aussi vivant et aussi présent dans la vie politique.













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