Vingt ans après sa création, trois ans après sa dernière édition, la Tropicale Amissa Bongo, la plus grande course cycliste d’Afrique, demeure à l’arrêt. Avec elle s’est refermée l’une des rares fenêtres par lesquelles le Gabon se donnait à voir au monde autrement que par ses soubresauts politiques. La question, désormais, n’est pas de regretter une époque, mais de décider d’un avenir.

Le peloton de la Tropicale au milieu du vert gabonais : la carte postale que le Gabon adressait au monde chaque janvier, et qu’il a cessé d’envoyer depuis 2023. © Gautier Demouveaux

 

De 2006 à 2023, la Tropicale Amissa Bongo a tenu seize éditions, inscrite au calendrier de l’UCI Africa Tour en catégorie 2.1, longtemps l’épreuve la plus relevée du continent. Sept étapes en moyenne, des équipes professionnelles européennes confrontées aux sélections nationales africaines, et ce surnom officieux qui disait tout : le «Tour de France africain».

Puis le fil s’est rompu. L’édition 2024 a été annulée en octobre 2023, dans le contexte du changement institutionnel, et aucune n’a suivi. Trois ans plus tard, le pays vit toujours sans son grand rendez-vous international. Le moment est venu de se demander ce que cette absence coûte, et ce qu’un retour, repensé, pourrait rapporter.

Ce que le Gabon a cessé de montrer

Habits de fête, tenues traditionnelles et gestes d’accueil sur le passage des coureurs : dans les provinces, la Tropicale était une liesse populaire que le Gabon ne connaît plus. © AFP

L’essentiel n’était pas dans le chronomètre. Pendant une semaine, chaque année, les paysages, les villes et les routes du Gabon défilaient sur des écrans étrangers, relayés par des médias et des chaînes internationales. Chaque étape était une carte postale télévisée, diffusée gratuitement là où la communication institutionnelle, elle, se paie au prix fort.

Ce bénéfice profitait d’abord à l’arrière-pays. Bitam, Mitzic, Oyem, Moanda, Lambaréné, Koulamoutou : des villes que rien, d’ordinaire, ne porte sur les écrans du monde, devenaient pour quelques heures le décor d’un événement suivi au-delà du continent. Dans leur sillage, hôtels, restaurants de l’arrière-pays et transporteurs voyaient passer une activité exceptionnelle. Pour l’hinterland, l’exposition comme l’embellie économique étaient sans commune mesure avec son quotidien.

La course attestait, enfin, que le pays savait recevoir le haut niveau. Le sprinteur allemand André Greipel y a couru en 2019, s’imposant à Oyem ; le Français Anthony Charteau y détient le record avec trois victoires ; le Rwandais Joseph Areruya y a confirmé son talent. Accueillir, organiser et sécuriser une telle épreuve sur un millier de kilomètres n’est pas un détail logistique : c’est une démonstration de sérieux.

Le procès du coût, et la vraie question

Au bord de la route, l’émerveillement des enfants sur le passage du peloton : Combien vaut ce regard ? La Tropicale offrait à l’arrière-pays un spectacle mondial que nulle ligne budgétaire ne saura jamais chiffrer. © AFP

L’objection est connue, et elle est légitime : une telle course coûte cher. Il faut être honnête, son impact macroéconomique direct a toujours été difficile à chiffrer, et les retombées avancées par les organisateurs ont parfois été surestimées. Sur le strict terrain comptable, la Tropicale ne se justifie peut être pas d’elle-même.

Mais la bonne question est peut-être l’inverse : combien coûte l’absence d’image ? Un pays qui veut attirer des investisseurs, vendre sa destination touristique et incarner une «puissance verte» a besoin de récits qui le donnent à voir. Le rendement d’un tel événement est diplomatique, touristique et symbolique avant d’être financier, et celui-là ne se lit pas dans un bilan immédiat.

Reste à le financer autrement. Un modèle rénové, adossé à un sponsoring privé élargi, à des droits audiovisuels mieux valorisés, à des offres touristiques associées et à une participation des provinces traversées, changerait les termes du débat. La question ne serait plus «combien coûte la Tropicale ?», mais «combien vaut, pour le Gabon, une semaine entière de visibilité mondiale ?».

Refonder, plutôt que ressusciter

Le pro européen et le Gabonais côte à côte : un concept éprouvé en vingt ans, qu’il s’agit de refonder, non de réinventer. © AFP

Il faut nommer l’obstacle plutôt que le contourner : l’épreuve porte le nom d’Albertine Amissa Bongo, fille de l’ancien président Omar Bongo. Plaider pour la relancer telle quelle, sous le pouvoir issu d’une rupture, serait politiquement maladroit. La sortie par le haut existe pourtant, et elle n’exige pas de tout réinventer : on peut refonder l’épreuve, lui donner une nouvelle gouvernance et l’inscrire aux couleurs de la Cinquième République, sans pour autant lui chercher un nom neuf.

Car, sur les routes comme dans les médias, presque personne ne disait «Tropicale Amissa Bongo» : ce libellé complet n’appartenait qu’aux papiers officiels et aux organisateurs. Le public, lui, ne connaissait qu’un nom, «La Tropicale», et c’est sous celui-là que l’épreuve est devenue une marque mondialement identifiée. La conserver ainsi, c’est garder vingt ans de notoriété tout en laissant la référence dynastique s’effacer d’elle-même.

On ne restaure pas l’ancienne Tropicale. On dote le Gabon Nouveau de son grand rendez-vous international, sous le seul nom que l’usage avait déjà choisi. Car, le geste serait aussi un message. Relancer un événement de cette ampleur, c’est dire, sans discours, que le pays est stable, ouvert, capable d’organiser et décidé à rayonner. Adressé au chef de l’État et à son gouvernement, l’argument rejoint leur priorité affichée pour les provinces : aucun autre format ne met l’arrière-pays gabonais sous les projecteurs du monde une semaine durant.

Un pays qui veut compter ne peut se contenter d’être regardé lorsqu’il vacille. Il doit l’être aussi lorsqu’il réussit. La Tropicale fut l’une de ces réussites. À la République, désormais, d’en écrire le prochain chapitre, plus moderne, plus transparent et plus ambitieux.

 
GR
 

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