Une péniche sur la Seine, une militante écologiste française qui ignore l’existence du bassin du Congo, et une question qui s’impose comme une évidence : qui raconte la forêt gabonaise au monde ? C’est à partir de cette scène saisissante, vécue en marge d’un meeting environnemental parisien, que le chroniqueur Adrien Wany NKoghe-Mba* développe une réflexion aussi rigoureuse qu’urgente sur la diplomatie publique. S’appuyant sur les travaux du politiste Frédéric Charillon, il plaide pour que le Gabon cesse de se contenter de discours dans les enceintes institutionnelles et apprenne enfin l’art de toucher les opinions, les chercheurs, les journalistes et les philanthropes là où les convictions se forgent vraiment.

À Paris, en marge d’un événement écologiste sur la Seine, une rencontre inattendue rappelle une réalité : le bassin du Congo demeure largement méconnu dans les opinions occidentales, malgré son rôle crucial dans l’équilibre climatique mondial. © GabonReview

 

Une militante écologiste qui ignorait le bassin du Congo

La semaine dernière, j’évoquais ici le plaidoyer du Président Oligui Nguema à Brazzaville et la mission que la diplomatie publique a désormais devant elle. Aujourd’hui, je voudrais vous dire ce que ces mots recouvrent vraiment – non pas depuis une tribune, mais depuis une péniche sur la Seine, un soir où j’ai compris quelque chose que je n’avais encore jamais su formuler.

C’était sur une péniche amarrée quelque part le long de la Seine. Une députée lançait ce soir-là son mouvement écologique – discours, militants enthousiastes, buffet végane, banderoles soigneusement déployées. L’ambiance était à la conviction sincère, à l’urgence climatique assumée, à la mobilisation joyeuse. Elle connaissait les glaciers qui fondent, les océans qui montent, les étés qui brûlent. Elle parlait de la forêt amazonienne avec une émotion authentique.

À un moment, nous nous sommes retrouvés côte à côte, et je lui ai parlé du bassin du Congo.

Elle a marqué une pause. Le bassin du Congo ? Oui – le premier puits de carbone terrestre de la planète, une immensité forestière qui s’étend sur six pays d’Afrique centrale et stocke l’équivalent de plusieurs années d’émissions mondiales de carbone. Et au cœur de ce bassin, le Gabon : 88 % du territoire recouvert de forêt, des millions d’hectares intacts, deux tiers des éléphants de forêt d’Afrique. Une militante écologiste française, élue, fondatrice d’un mouvement vert, ne savait pas que cela existait.

Ce n’était pas de l’ignorance coupable. C’était de l’ignorance ordinaire. Personne ne le lui avait raconté.

Je suis rentré ce soir-là avec une question que je n’ai plus réussi à faire taire depuis.

Qui raconte notre forêt au monde ?

Ce que Frédéric Charillon m’a appris sur l’art de parler aux peuples plutôt qu’aux gouvernements

Quelques semaines plus tard, je lisais Guerres d’influence de Frédéric Charillon, politiste et ancien directeur de recherche à Sciences Po, l’un des rares universitaires français à avoir consacré une analyse sérieuse à ce sujet. Dans un chapitre qui m’a arrêté net, il décrit ce qu’il appelle la diplomatie publique – et il prend soin de montrer en quoi elle est non pas une alternative, mais une alliée naturelle de la diplomatie classique.

La diplomatie classique parle aux gouvernements. Elle négocie, elle signe, elle plaide dans les enceintes institutionnelles – et elle est indispensable. C’est elle qui ouvre les portes, pose les cadres, engage les États. Mais elle ne peut pas tout. Elle s’arrête là où finissent les salles de sommet. La diplomatie publique prend alors le relais – non pour la concurrencer, mais pour prolonger son écho là où elle ne peut pas aller seule. Elle parle aux sociétés. Aux citoyens, aux journalistes, aux universitaires, aux fondations, aux opinions. Elle ne cherche pas à conclure un accord – elle cherche à créer le terrain fertile sur lequel les accords trouvent leur sens, leur durée et leur force.

Les grandes puissances ont compris cela depuis longtemps. Les Américains ont leurs centres culturels, leurs bourses Fulbright, leurs séries télévisées qui exportent une certaine idée de l’Amérique sans que personne n’ait à signer quoi que ce soit. Les Français ont l’Alliance française dans cent cinquante pays. Les Britanniques le British Council. Ce ne sont pas des outils de négociation. Ce sont des outils de séduction – au sens le plus noble du terme. Ils créent de la sympathie, de la curiosité, de la confiance. Ce capital invisible sans lequel aucune diplomatie formelle ne tient vraiment sur la durée.

En refermant ce chapitre, j’ai repensé à la péniche.

Le Gabon a l’histoire. Il lui reste à apprendre l’art de la raconter

Imaginez deux scènes.

Dans la première, un représentant gabonais monte à la tribune d’une conférence internationale. Il expose nos chiffres – la couverture forestière, les parcs nationaux, les engagements climatiques. Il parle bien, il dit des choses vraies, la salle applaudit. Mais une fois la conférence terminée, chacun rentre chez soi avec ses propres priorités, ses propres urgences, ses propres opinions déjà formées.

Dans la seconde, cette même conférence est prolongée, quelques semaines plus tard, par une petite exposition qui s’ouvre dans un musée de Berlin. Il y a des photographies qui arrêtent net. Des sons enregistrés dans la canopée à l’aube. Un film où un vieux pêcheur de l’Ogooué parle de la rivière comme d’un membre de sa famille. Des visiteurs ressortent en cherchant le Gabon sur leur téléphone – non parce qu’on leur a demandé, mais parce qu’ils ont été touchés quelque part en eux.

Voilà ce que la diplomatie publique apporte à la diplomatie classique : elle transforme un discours en émotion, un engagement institutionnel en conviction personnelle, un accord signé en cause partagée. L’une pose les fondations. L’autre bâtit la maison dans laquelle les gens ont envie d’entrer.

Et pour le Gabon, ce cœur gagné se traduit en actes très concrets. Un chercheur américain ému par notre canopée devient l’ambassadeur scientifique de notre biodiversité dans son université. Une fondation européenne touchée par le destin de nos éléphants de forêt finance un programme de conservation que l’État n’aurait pas pu porter seul. Un journaliste allemand qui a vu notre exposition rentre chez lui et écrit un article qui pèse sur les décisions de son gouvernement en matière de déforestation importée. Un investisseur convaincu par notre récit choisit nos crédits carbone plutôt que ceux d’un pays qu’il ne connaît pas. La diplomatie publique ne sauve pas directement un arbre – mais elle crée les conditions dans lesquelles des milliers d’arbres sont sauvés, financés, protégés par des alliés que nous n’aurions jamais rencontrés autrement.

Le Gabon a une histoire à raconter dont le monde a précisément besoin en ce moment. Pas une histoire abstraite de tonnes de CO2 et de pourcentages de couverture arborée – une histoire humaine, sensible, incarnée. L’histoire d’un pays qui a choisi de vivre avec sa forêt plutôt que de vivre de sa destruction. L’histoire d’enfants qui grandissent avec les gorilles comme voisins. L’histoire d’une relation à la nature que le reste du monde a perdue et cherche désespérément à retrouver.

Cette histoire existe. Elle est réelle. Elle est là, dans chaque village de l’Ogooué, dans chaque parc national, dans chaque famille qui sait encore le nom des arbres autour de sa maison.

Charillon a raison : la diplomatie publique n’est pas un supplément d’âme. C’est une nécessité stratégique. Les financements climatiques vont là où l’attention va. Les partenariats se nouent là où il y a de la curiosité. Les grandes fondations philanthropiques soutiennent ce qui les a émus avant de soutenir ce qui les a convaincus.

Je repense souvent à cette députée sur sa péniche. Militante sincère, bien informée, engagée. Et pourtant, le bassin du Congo lui était invisible.

Ce n’est pas sa faute. C’est la nôtre – collectivement, tant que nous n’aurons pas décidé, vraiment décidé, d’aller raconter notre forêt là où les opinions se forment : dans les musées, les universités, les festivals, les salles de rédaction, les cercles philanthropiques d’Europe et d’Amérique du Nord.

Le Président Oligui Nguema a eu la vision et le courage de le dire à Brazzaville. Il nous appartient maintenant, à chacun d’entre nous, de le faire entendre là où les cœurs se décident.

Car en définitive, c’est là que tout commence.

*Président de l’Institut Léon MBA

 
GR
 

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