De la vulnérabilité à la puissance : ce que notre patrimoine naturel a déjà compris
La forêt gabonaise vaut mieux qu’un certificat de bonne conduite écologique. Elle peut devenir un instrument de puissance. En appelant l’Afrique à sortir de la diplomatie de la vulnérabilité, l’économiste Carlos Lopes pose une question décisive : combien de temps le continent continuera-t-il à protéger ses richesses sans en tirer pleinement sa force économique. Adrien Nkoghe-Mba* applique cette grille au Gabon et défend une ligne claire : faire du patrimoine naturel non plus seulement un sanctuaire, mais un actif stratégique au service de la souveraineté, de l’investissement et de la prospérité.

Le financement, dit Carlos Lopes, redistribue des ressources, l’investissement crée des actifs, des emplois, des capacités : c’est «toute la différence entre un pays qui attend qu’on l’aide à protéger ce qu’il a, et un pays qui construit, à partir de ce qu’il a, sa propre prospérité.» © GabonReview
Une voix qui compte
J’ai lu cette semaine, dans les colonnes de Financial Afrik, un texte de Carlos Lopes intitulé « Diplomatie climatique : l’Afrique doit passer de la vulnérabilité à la puissance économique ». Un titre qui m’a arrêtée net. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, c’est un économiste bissau-guinéen dont la voix pèse depuis longtemps sur les grands dossiers économiques du continent : il a dirigé la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, il enseigne aujourd’hui la gouvernance publique à l’Université du Cap, et il conseille plusieurs chefs d’État africains sur les questions de transformation économique. Quand il écrit sur la diplomatie climatique, ce n’est donc pas un commentaire de plus : c’est l’analyse de quelqu’un qui a longtemps été aux avant-postes de la réflexion sur le développement du continent.
Son constat, dans ce texte, est simple, et pourtant il change tout : le monde dans lequel la diplomatie climatique se jouait uniquement dans les salles de négociation des Nations unies n’existe plus. Elle se joue désormais ailleurs — dans les ministères des Finances, les stratégies industrielles, les choix d’investissement. Autrement dit, le climat n’est plus une question à part. Il est devenu une question de stratégie économique, tout court.
Ce que le Gabon a déjà compris
En refermant l’article, j’ai pensé au Gabon. Et j’ai réalisé que ce déplacement, que Lopes décrit comme une bascule à venir pour le continent, notre pays l’a en réalité déjà amorcé. Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un choix politique, porté depuis l’arrivée du Président Oligui Nguema à la tête de l’État, et traduit très concrètement dans le Plan National de Croissance et de Développement. Le PNCD fait de la préservation et de la valorisation du patrimoine naturel l’un des axes de notre trajectoire : écotourisme, bioprospection, économie circulaire, nouvelles filières vertes — autant de façons de faire de la forêt une source de richesse plutôt qu’un simple sujet de vulnérabilité.
Il y a une phrase de Lopes qui résume, je crois, tout ce que je voulais dire cette semaine : le développement n’est pas la récompense d’une bonne politique climatique, il en est la condition. Pour beaucoup de pays, cette idée reste à conquérir. Pour le Gabon, elle est en train de devenir une évidence. Notre patrimoine naturel — ces forêts, ces parcs, cette biodiversité que le monde entier nous envie — n’est plus pensé comme un décor à préserver sous cloche. Il est pensé comme un levier.
La puissance qui se construit à partir de ce qu’on a
Ce qui m’a le plus marquée dans le texte de Lopes, c’est sa distinction entre financement climatique et investissement. Le financement, dit-il, redistribue des ressources. L’investissement crée des actifs, des emplois, des capacités. Ce n’est pas une nuance de vocabulaire. C’est toute la différence entre un pays qui attend qu’on l’aide à protéger ce qu’il a, et un pays qui construit, à partir de ce qu’il a, sa propre prospérité. C’est cette bascule que le PNCD est venu acter pour le Gabon.
Alors quand Lopes appelle l’Afrique à sortir de la diplomatie de la vulnérabilité pour entrer dans celle de la puissance économique, je ne le lis pas comme une leçon à recevoir, mais comme une trajectoire déjà engagée. Le Gabon n’a pas à choisir entre préserver son patrimoine naturel et en faire une force. C’est la même chronique, écrite au même chapitre. Et c’est peut-être cela, la vraie diplomatie climatique de demain : non pas convaincre le monde que nous méritons d’être aidés, mais lui montrer ce que nous sommes déjà en train de bâtir.
À la semaine prochaine.
*Président de l’Institut Léon MBA
















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