De l’Église au Palais : Janis Otsiemi tire à balles réelles sur les tabous
Il vit à Akébé, n’a jamais choisi l’exil, et dit tout haut ce que la plupart murmurent. Janis Otsiemi, romancier noir, autodidacte, est peut-être la voix civile la plus libre du Gabon d’aujourd’hui. Dans un entretien sans concession récemment accordé à GabonReview, il démonte le coup d’État du 30 août 2023, juge la gouvernance d’Oligui Nguema et annonce un roman sur les crimes de l’Église au Gabon. Percutant.

L’auteur des «Âmes défaites». Vingt ans d’écriture, zéro concession. © GabonReview
Le 30 août 2023, le Gabon bascule. Les Gabonais descendent dans les rues, soulagés. Janis Otsiemi, lui, observe. Et tranche : «le coup de libération, ça n’en est pas un. Le coup d’état qui s’est passé le 30 août 2023 a des ressorts affectifs. Il était clair que les Tékés n’avaient plus accès au pouvoir (…) Parce que Noureddine et Madame Sylvia Bongo avaient cadenassé le pouvoir autour d’Ali Bongo. Il fallait le récupérer.» Pour l’écrivain Oligui Nguema, Téké et militaire, était la figure idoine. Le reste n’était que mise en scène : «On nous l’a habillé comme un coup de libération. Pour ça, j’ai dit chapeau au président ‘Ndoman’ [grand chef, en argot librevillois]. C’est un bon publicitaire.»
Il tient ses pages comme d’autres tiennent un réquisitoire : Janis Otsiemi lors d’une lecture publique. © D.R.
L’homme qui parle ainsi n’est pas un opposant en exil. Il vit à Akébé, le quartier populaire qu’il n’a jamais quitté depuis son arrivée à Libreville à l’âge de six ans. Autodidacte sans baccalauréat, entré par effraction dans un milieu littéraire dominé par les universitaires, il a fait de Libreville le personnage central de toute son œuvre. Ses romans sont truffés de gabonismes, d’argot des quartiers. Petite illustration de sa méthode : entrer anonymement à la Police judiciaire sous un faux prétexte, observer les cellules, le décor, les visages. Puis ressortir, s’installer à la station d’en face, commander une bière, et écrire. «Ce que j’essaie de révéler, c’est l’état de la société gabonaise. C’est le rôle du roman social. C’est le rôle de cette littérature noire.»
L’habit ne fait pas le démocrate
Deux ans ont passé. Le bilan, selon Otsiemi, est sans appel. Sur les infrastructures, «le président Oligui Nguema a fait ce qu’il a pu faire en deux ans. Ça, c’est indéniable». Mais sur la gouvernance : «Ce qui nous désole, c’est qu’Oligui Nguema fait aussi d’Ali Bongo. Tout ce qu’il faisait, c’était contre Ali Bongo. S’il continue comme ça, il ne réussira jamais.» Puis vient l’inventaire, implacable : président de la République, Premier ministre, chef des armées, chef de la magistrature suprême. «En un seul homme, c’est presque un empereur. Il n’y a pas de contre-pouvoir. Il n’y a rien du tout.»
Quelques mois à peine après sa prise du pouvoir, le chef de l’État modifie la loi pour autoriser les officiers à prendre une deuxième épouse. Otsiemi ne mâche pas ses mots : «Quand on arrive dans un État où un chef d’État change la loi pour satisfaire sa libido ou celle de ses amis, ce n’est plus normal. Ce n’est plus normal, on n’est plus dans une démocratie.» Il a écrit tout cela noir sur blanc dans sa Chronique du règne du roi Brice 1er, publiée en 2024. Le livre a été retiré des rayons de la Maison de la Presse sur instruction venue d’en haut. Il le dit sans trembler.
La potion du régime
Pourquoi parler depuis Libreville, sans filet ? L’homme répond par une pirouette qui cache une vraie conviction : «Moi, je ne suis pas une menace pour le pouvoir. Moi, j’ai dit souvent à ces Français que je suis certainement son meilleur ami parce que je suis la potion. En tant qu’écrivain, je suis la potion de ce régime où on pourra dire oui, il y a un écrivain gabonais qui vit au Gabon, qui critique le président ouvertement.» Otsiemi le sait. Il joue ce rôle les yeux ouverts, et continue d’écrire.
Car la liberté d’expression se rétrécit. Les médias traditionnels ne donnent la parole qu’aux thuriféraires. Les réseaux sociaux, devenus la seule tribune citoyenne, ont été coupés. «Le comble, est que le pouvoir qui coupe ces réseaux sociaux est le même qui communique à travers ces réseaux sociaux par des voies pirates. Vous vous imaginez ?» Les écrivains ont peur. On parle de la DGR «comme si c’était la Gestapo». Otsiemi, lui, avance.
Son prochain polar, Les âmes défaites, attendu en mars, met en scène un homme victime d’abus sexuels dans sa jeunesse au séminaire Saint-Joseph, qui se lance dans une vengeance contre des prélats de Libreville. Une façon de poser la question que le continent évite : «Il y a plein de victimes africaines dans les églises qui n’ont pas pu parler. Moi, je vais prendre cette question et l’aborder au fond du roman.»
Son rêve pour le Gabon ? «Je fais un rêve que demain, le Gabon sera un pays de méritocratie, qu’il n’y aura plus de promotion de copains, copains et consanguins pour reprendre la formule chope de M. Bilie-By-Nze, que l’égalité des chances sera toujours là pour permettre à chacun de nous de travailler pour ce pays.» Martin Luther King en version Akébé. Sobre. Et dévastateur.

















1 Commentaire
« La voix civile la plus libre du Gabon d’aujourd’hui » ? D’où sort ce superlatif ?
Il a pourtant flirté avec le régime d’Ali Bongo au moment même où celui-ci atteignait le paroxysme de son ignominie. Et pourquoi aurait-il choisi l’exil, alors qu’on ne lui connaît aucune critique véritablement virulente, ni contre le régime d’Ali Bongo ni contre celui d’Oligui Nguema ?
Il reste, au fond, un acteur mineur et parfaitement inoffensif pour le pouvoir, dans un pays où la littérature romanesque ne touche malheureusement qu’un public très restreint.