De l’eau au compte-goutte dans les robinets depuis plus d’une décennie. Et maintenant, plus de camion. Hier mardi, la filière parallèle qui ravitaillait en eau des milliers de foyers privés du service SEEG a été stoppée net par les forces de l’ordre, au lendemain d’une sortie présidentielle contre les trafics d’eau. Récit, larmes et inquiétude d’une ville doublement assoiffée.

Bidon vide, regard inquiet : le visage ordinaire du stress hydrique à Libreville. Quand la débrouille s’arrête aussi, il ne reste que l’angoisse. © GabonReview / Illustration IA

 

Il y a des silences qui en disent plus long que tous les discours. Hier mardi, à Libreville, c’est le silence des camions qu’on a entendu, et il pèse lourd comme un ciel avant l’orage.

Depuis bientôt 20 ans déjà, dans une bonne moitié des quartiers de la capitale, les robinets toussent puis se taisent. Alors les Gabonais, comme ils savent si bien le faire dans la difficulté, avaient tissé leur propre filet de secours, certes avec le concours d’expatriés vivant avec eux : des camions sillonnant la ville, puisant ici à une bouche à incendie, là à un forage, ailleurs à une pompe qu’on croyait morte, pour ramener jusqu’aux cours et aux cuisines ce que le réseau officiel ne fournit plus. Un système D, certes, imparfait, traversé parfois par des intérêts troubles. Mais un système qui, patiemment, tenait debout des milliers de foyers.

Le lundi 29 juin, au Centre des métiers Jean Violas, le chef de l’État a haussé le ton devant les agents de la SEEG, pointant des complicités et des trafics parallèles nourrissant la pénurie. Une colère légitime, à la mesure d’une lassitude que partagent tous les Librevillois. Mais ce mardi matin, c’est toute la chaîne du ravitaillement de secours qui s’est figée d’un seul geste. Les camions de Cubitainers, ceux-là mêmes qui maintenaient hors de l’eau des quartiers entiers, ont été stoppés par les forces de l’ordre et emmenés on ne sait où.

Alors une question monte, simple et lourde comme une jarre vide : que reste-t-il, désormais, aux populations ?

Les entreprises assoiffées aussi

Car ce ne sont pas seulement les foyers qui trinquent. Hôtels, restaurants, établissements de loisirs, nombre d’entreprises avaient elles aussi fait de ces livraisons parallèles une bouée de survie pour tourner malgré la pénurie. Du jour au lendemain, elles se retrouvent à sec, sans préavis, sans solution de repli, prises dans la même nasse que les familles des quartiers privés d’eau.

Et pourtant, à y regarder de plus près, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Ici et là, certains établissements et résidences de personnalités haut placées continuent, dit-on, d’être ravitaillés en toute discrétion par les sapeurs-pompiers, avec lesquels ils ont leurs abonnements ou leurs arrangements. Ceux-là ne connaissent ni coupure ni angoisse du bidon vide. Pendant que l’immense majorité attend, dans le silence des camions arrêtés, on peut légitimement se demander : la même règle s’applique-t-elle vraiment à tous ?

Le double délestage

Plus d’eau au robinet, depuis des mois. Du moins alternativement. Et voici qu’il n’y a plus, non plus, ni camion à l’aube, ni bidon livré à la nuit tombée, ni recours d’aucune sorte. Un double délestage s’abat sur la ville, celui du réseau et celui du filet qui compensait ses failles. On comprend, bien sûr, la volonté d’assainir une filière rongée par des intérêts privés maquillés en solidarité. Mais fallait-il éteindre la lumière tout entière, sans transition ni relais, au risque de laisser des familles et des entreprises sans aucune issue, ni officielle ni informelle ?

Depuis mardi matin, la rédaction de GabonReview croule sous les appels de Librevillois désemparés. Des voix lasses, dignes, qui ne réclament ni polémique ni procès, mais une seule chose : de l’eau, ou à défaut le droit de continuer à se la procurer par leurs propres moyens, le temps que la SEEG tienne enfin ses promesses.

Le problème de l’eau à Libreville ne date pas d’hier, et personne ne l’ignore, pas même au sommet de l’État. Mais entre assainir une filière et couper d’un coup le seul fil qui retenait encore des milliers de foyers et d’entreprises à la vie courante, sans même que la règle ne semble égale pour tous, il y avait sans doute une voie plus mesurée, plus juste, plus humaine. Une voie qui commence toujours par la même question, celle que chaque famille privée d’eau se murmure ce soir, dans le noir de sa cuisine : et nous, en attendant, comment fait-on ?

 
GR
 

2 Commentaires

  1. ALLAMAN MANZA Gérard dit :

    Je suis à Nzeng Ayong, quartier de Dragage/Milossy depuis 2014 et depuis cette date, il n’y a jamais eu d’eau, pire, nos deux compteurs ont été volés !!!!

  2. ALLAMAN MANZA Gérard dit :

    La première année, nous recevions des factures, mais pas d’eau !! A l’époque la SEEG nous expliquait, qu’étant en bout de ligne, c’était l’air contenu dans les tuyaux qui faisait tourner le compteur lorsque nous voulions vérifier, si par hasard l’eau n’arrivait pas !!!
    Sous menace de nous couper le réseau si nous ne payions pas !!!

Post a Comment