L’Indépendance a été célébrée 27 jours après la signature d’une feuille de route industrielle portant sur la transformation locale de 700.000 tonnes de manganèse à l’horizon 2031. Un jugé en deçà des ambitions initiales. 

Discours d’un côté, capacités réelles de l’autre. Comme le dit Michel Ongoudou Loundah, «Les Gabonais découvrent ainsi que la souveraineté ne se mesure pas à la vigueur des discours, mais à la solidité des positions». © GabonReview (Illustration générée par IA)

 

Comme d’autres anciennes colonies, le Gabon a accédé à l’indépendance en 1960. Le 17 août de cette année-là, Léon Mba prononça un discours placé sous le signe de la continuité et de la coopération, non de la rupture. Saluant «l’œuvre accomplie» par la France, il évoqua une «communauté d’esprit» et un «destin commun». Il annonça ensuite la signature d’accords dans de nombreux domaines. «Nous n’oublierons jamais que cette indépendance nous a été accordée dans l’amitié et la coopération», lança-t-il. La doctrine était fixée : le Gabon serait pro-français, modéré et conservateur. Soixante-six ans plus tard, cet événement a été célébré un peu moins d’un mois après la visite d’Etat du président de la République en France, plus exactement 27 jours après la signature d’une feuille de route industrielle portant sur la transformation locale de 700.000 tonnes de manganèse à l’horizon 2031.

Discours aux accents souverainistes

Censé tourner la page du colonialisme minier tout en ouvrant une ère nouvelle, cet accord a néanmoins été jugé en deçà des ambitions affichées par le Gabon, voire comme une reculade. «Tout, dans la manière dont (il) a été obtenu donne aujourd’hui l’impression (…) d’une validation sous contrôle plutôt que d’une négociation entre deux Etats souverains» a lâché l’ancien ministre Ali Akbar Onaga Y’Obégué. Il «ressemble moins à une victoire de la souveraineté qu’à un transfert du risque», a tranché, pour sa part, l’ancien sénateur de la Transition Michel Ongoudou Loundah, ajoutant : «Les Gabonais découvrent ainsi que la souveraineté ne se mesure pas à la vigueur des discours, mais à la solidité des positions». Même s’ils se sont gardés de l’affirmer clairement, l’un et l’autre considèrent la France comme la gagnante de cette négociation, la patronne du jeu politico-économique gabonais.

Pourtant, depuis la chute d’Ali Bongo, les nouvelles autorités développent un discours aux accents souverainistes. Pour elles, la souveraineté n’est pas un principe politique abstrait. Elle implique la maîtrise des ressources naturelles, l’indépendance énergétique, la formation du capital humain et des partenariats mutuellement profitables. Affirmant vouloir créer de la valeur ajouté et des emplois, elles avaient fait part de leur intention d’interdire l’exportation du manganèse brut dès janvier 2029. Disant privilégier des relations fondées sur le respect mutuel et des intérêts partagés, elles s’étaient engagées à renégocier certains accords. Au lendemain de la Fête nationale, une question s’impose :  le pays emprunte-t-il vraiment cette voie ou demeure-t-il dans le sillage de Léon Mba ? Sur ce point, l’ouverture à d’autres partenaires ne saurait être tenu pour un marqueur. Omar Bongo et Ali Bongo avaient, eux aussi, fait appel à des entreprises ou investisseurs d’autres pays sans pour autant s’inscrire dans une logique de rupture.

Quatre chantiers d’envergure 

Tout au long de ses 14 ans passés à la tête du pays, Ali Bongo a beaucoup parlé de rupture, de souveraineté, de fin de la rente, de partenariats gagnant-gagnant, de construction d’un «Gabon émergent». Ce discours l’a amené à moins fréquenter Paris et l’Elysée, à voyager davantage vers la Chine, la Turquie ou les émirats du Golfe. Il l’a aussi conduit à ouvrir de larges pans de l’économie à Olam. L’entreprise transnationale singapourienne s’est ainsi investie dans l’agriculture, l’industrie, la construction d’infrastructures et la logistique. Mais cela n’a rien changé dans le fond. Les réseaux et intérêts se sont révélés trop puissants : de la Françafrique paternaliste et familiale d’Omar Bongo, on est simplement passé à une Françafrique distanciée et presque contractuelle. Brice-Clotaire Oligui Nguéma réussira-t-il à rompre avec ce paradigme ? Parviendra-t-il à construire un authentique partenariat stratégique privilégié ? Ou à bâtir un Gabon industrialisé et pleinement souverain ? La suite le dira.

Comme son prédécesseur, le président de la République dit ne plus vouloir d’un Gabon présenté comme faisant partie d’un quelconque «pré carré», mais comme un partenaire classique pour tous. Et d’abord pour la France. Pour réussir ce pari, il doit mener concomitamment et à bien quatre chantiers d’envergure : l’amélioration du climat des affaires, le développement du capital humain, l’approvisionnement en énergie et eau ainsi que la construction ou la modernisation d’infrastructures logistiques. Pour ainsi dire, il doit tourner le dos aux fondamentaux de l’économie de comptoir et du Gabon-vitrine imposés au lendemain de l’indépendance. Ce combat ne doit pas être compris comme un refus d’honorer la mémoire collective ni comme une attaque contre les fondateurs du Gabon post-indépendance. Il doit être entendu comme une quête d’émancipation, l’expression d’une volonté de bâtir un «édifice nouveau» dans l’intérêt des Gabonais.

 
GR
 

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