Le jury n’a pas encore délibéré que Facebook semble avoir ouvert les votes. Depuis son port récent à Accra, le boubou de Brice Clotaire Oligui Nguema circule, se copie, se féminise et passe par les cabines d’essayage de l’IA. À l’heure où le Gabon cherche très officiellement sa tenue traditionnelle nationale, un candidat non déclaré vient peut-être de doubler tout le monde. Circonstance aggravante : il est aussi le parrain du concours.

Pendant que le jury cherche la tenue nationale, Facebook semble déjà avoir son candidat. Problème : il n’était pas inscrit au concours. © GabonReview (compilation)

 

Au commencement était le concours. Avec comité d’organisation, cahier des charges, créateurs, artisans et jury. Tout l’attirail nécessaire pour répondre méthodiquement à une question redoutable : à quoi doit ressembler le Gabon lorsqu’il décide de s’habiller en Gabon ?

L’exercice relève de l’équilibrisme : réunir la diversité culturelle sans fabriquer un catalogue ethnographique à manches longues, convoquer la tradition sans transformer le pays en reconstitution historique, et créer quelque chose d’assez majestueux pour entrer au palais mais suffisamment portable pour en sortir. Bref, les couturiers n’ont pas reçu le sujet le plus facile.

Puis Oligui est allé au Ghana.

Accra : candidature sauvage

Le 28 juillet dernier, le président apparaît dans une tenue qui semble avoir lu le cahier des charges en cachette : rouge profond, large plastron clair, références aux neuf provinces, lignes inspirées de l’Okorwè myènè. Chemise blanche et cravate noire complètent l’ensemble, sans doute pour éviter que l’administration ne se sente dépaysée.

Face à John Dramani Mahama portant le fugu ghanéen, le message était aussi vestimentaire. On pensait l’épisode terminé. Oligui est rentré d’Accra ; son boubou, lui, a manifestement raté l’avion.

Facebook sort la machine à coudre

Depuis, la tenue se promène sur les réseaux. Elle habille des hommes, devient robe, se cintre, se raccourcit et se réinvente. L’intelligence artificielle, qui n’avait pourtant retiré aucun dossier de candidature, s’est, elle aussi, installée dans l’atelier.

Pendant que les créateurs réfléchissent aux matières, aux coupes et aux symboles, l’internaute bénéficie d’une procédure simplifiée : photo, prompt, clic. L’État avait prévu des prototypes ; l’IA les sort avant le café. Le ministère avait prévu un jury ; Facebook a les «J’aime». À ce rythme, une Haute Autorité de régulation du boubou présidentiel va devoir par s’imposer.

Car le plus délicieux est là : le trouble-fête est aussi le parrain du concours. Le président patronne une compétition destinée à trouver une tenue nationale, puis apparaît avec un modèle que des internautes commencent à reproduire.

Le règlement prévoit-il la candidature involontaire du haut patron ? Son boubou peut-il concourir sans lui ? Oligui doit-il se déporter pendant les délibérations ? Et s’il gagne, qui lui remet le prix ? Inutile, pour l’instant, de saisir la Cour constitutionnelle : elle a sûrement d’autres tissus à démêler.

Et si le vrai jury était dehors ?

Derrière la farce demeure une vraie question : l’État peut désigner une tenue officielle, mais peut-il fabriquer une tradition ? Les traditions ont cette mauvaise habitude de ne pas attendre les communiqués. Elles s’imposent lorsque les gens se les approprient.

Facebook n’est certes pas une urne et quelques détournements ne font pas un plébiscite. Mais des internautes ont vu cette tenue et ont voulu se voir dedans. Pour un vêtement qui ambitionnerait de devenir populaire, ce n’est pas le pire des débuts.

Que le concours continue donc. Mais ses organisateurs viennent peut-être de recevoir gratuitement une petite leçon : on peut proclamer un vainqueur, pas décréter un coup de cœur. Officiellement, Oligui ne concourt pas. Officieusement, son boubou vient peut-être de prendre quelques mètres d’avance.

 
GR
 

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