Dans un monde où la puissance ne se mesure plus seulement en missiles, en data centers ou en pipelines, un acteur inattendu s’impose dans les équilibres mondiaux : la nature. Au cœur de cette mutation silencieuse, le Gabon se retrouve soudain au centre des calculs géopolitiques, non pas grâce à son sous-sol mais à son couvert forestier et à sa capacité unique d’absorber le carbone que les autres émettent. C’est précisément ce basculement du pouvoir, discret, mais déterminant, qu’explore ici Adrien Nkoghe-Mba*, en montrant comment le «pays vert» devient l’un des nouveaux nœuds stratégiques du XXIᵉ siècle, là où se croisent climat, sécurité, richesse et influence.

Derrière chaque hectare forestier se joue une question simple : qui contrôle quoi ? C’est cela, la géostratégie du XXIᵉ siècle. © GabonReview

 

Il y a une vieille blague qui circule dans certaines capitales occidentales : « Si le Golfe Persique a son pétrole, alors l’Afrique centrale a son oxygène. »

En général, elle fait sourire. Mais pour une Gabonaise ou un Gabonais, elle résonne plutôt comme une invitation à mesurer l’ampleur de ce que le pays représente vraiment. Parce qu’au XXIᵉ siècle, l’oxygène, le carbone, la biodiversité, les forêts primaires… valent aussi cher, parfois plus cher, que les barils de pétrole.

Bienvenue dans le monde où le patrimoine naturel n’est plus seulement “de l’environnement”, mais de la géopolitique, de la géostratégie et de la géoéconomie. Et le Gabon est assis sur un trésor qui redessine déjà les rapports de force mondiaux.

Quand le monde change, les cartes du pouvoir changent aussi

Pendant la Guerre froide, la puissance reposait sur le nucléaire. Dans les années 2000, elle s’appuyait sur la technologie. Aujourd’hui, elle se joue dans la nature.

Pas la nature des cartes postales, mais celle qui stabilise le climat de la planète, qui stocke du carbone, qui nourrit les pluies du bassin du Congo et influence même la météo du Sahel ou des Hauts plateaux éthiopiens. Dans cette réalité, un pays comme le Gabon n’est plus un point vert sur une carte, c’est un acteur écologique majeur qui détient quelque chose que les grandes puissances n’arrivent plus à se payer : des écosystèmes intacts.

Le Gabon, cœur vert d’un monde en surchauffe

Imaginez un monde où les États-Unis, la Chine, l’Europe cherchent frénétiquement des solutions pour atteindre la neutralité carbone. Un monde où les canicules deviennent un risque économique et électoral, où les inondations coûtent des milliards, où la disparition des espèces menace les chaînes alimentaires et médicales.

Dans ce monde, un pays qui maintient près de 88 % de forêt, qui absorbe plus de CO₂ qu’il n’en émet, qui possède une biodiversité exceptionnelle, n’est plus un simple pays tropical. C’est un stabilisateur climatique global, un climatiseur naturel dans une planète qui suffoque. Ce n’est pas du romantisme vert. C’est de la géopolitique.

La géostratégie : protéger la nature, c’est protéger le territoire

Quand un pays possède un trésor, les enjeux de sécurité changent. Les forêts gabonaises sont bien plus qu’un paysage. Elles recouvrent des ressources minières stratégiques, des bassins hydrologiques essentiels, des zones de biodiversité rares et convoitées. Elles attirent des investisseurs, des pays, des ONG, des scientifiques, et bien sûr des intérêts beaucoup moins nobles.

La Chine cherche du bois certifié, l’Europe veut des crédits carbone, les États-Unis cherchent des partenaires verts en Afrique, et les grandes entreprises pharmaceutiques explorent déjà les plantes tropicales à la recherche de nouvelles molécules. Derrière chaque hectare forestier se joue une question simple : qui contrôle quoi ? C’est cela, la géostratégie du XXIᵉ siècle.

La géoéconomie : la nature, nouvelle richesse mondiale

Thomas Friedman aime dire que la mondialisation est faite de connexions invisibles. Aujourd’hui, l’une de ces connexions relie un éléphant de la Lopé à une salle de réunion à Bruxelles où l’on discute de crédits carbone. Ou relie une plante du Mont Iboundji à un laboratoire de San Francisco travaillant sur un traitement médical expérimental.

Le patrimoine naturel du Gabon est devenu un actif économique mondial. Il ouvre des marchés comme les crédits carbone certifiés, l’écotourisme international, la bioéconomie, les biotechnologies, le bois à haute valeur ajoutée, les financements climatiques internationaux. Pendant longtemps, on a présenté la nature aux Gabonais comme uniquement un enjeu environnemental. Au XXIᵉ siècle, elle devient une monnaie.

Pourquoi cela concerne chaque Gabonais

Parce que la plus grande richesse du pays n’est pas dans son sous-sol, ni dans son pétrole, mais dans les regards du monde qui se tournent vers lui. Le Gabon a l’occasion historique de devenir la puissance verte de l’Afrique, d’échanger du capital écologique contre du capital financier, de peser dans les négociations mondiales, de transformer sa nature en emplois, en industrie, en recherche, en influence.

La question n’est plus : « La nature du Gabon vaut-elle la peine d’être protégée ? »

La vraie question est : « Sommes-nous prêts à utiliser ce patrimoine naturel comme un levier de puissance ? »

Le Gabon au carrefour du monde

Si Thomas Friedman écrivait sur le Gabon aujourd’hui, il dirait probablement :

« Dans un monde où tout devient plus chaud, plus sec et plus instable, les nations qui possèdent encore du vert possèdent de l’or. »

Le Gabon a cet or. Il doit maintenant apprendre à le transformer en influence, en sécurité et en prospérité. La discussion sur le patrimoine naturel n’est plus seulement un débat d’environnementalistes. C’est un débat sur l’avenir du pays, sur son pouvoir, sur son destin.

Et comme toujours dans ce monde hyperconnecté, ceux qui comprennent d’abord sont ceux qui gagnent d’abord.

 

*Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo.

 
GR
 

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