Alors que les réseaux sociaux sont, depuis plusieurs années, devenus un espace majeur de contestation politique au Gabon comme ailleurs, le Dr Emmanuel Thierry Koumba appelle le pouvoir à privilégier le droit plutôt que la répression face aux dérives verbales des activistes. Dans cette nouvelle tribune, l’enseignant plaide pour une doctrine fondée sur la liberté d’expression, la responsabilité individuelle et le recours systématique aux institutions judiciaires lorsque les limites légales sont franchies. Pour lui, la véritable force de l’État se mesure moins à sa capacité à faire taire ses détracteurs qu’à celle de leur laisser la parole tout en faisant respecter la loi.

« La politique contemporaine […] se joue désormais sur Facebook, TikTok, YouTube, X, WhatsApp et les autres plateformes numériques. » © GabonReview

Dr Emmanuel Thierry Koumba. © D.R.

Introduction 

Quand la provocation numérique met à l’épreuve la maturité démocratique 

Il est des séquences politiques qui valent davantage par les questions qu’elles soulèvent que par les individus qui les provoquent. Les attaques verbales d’une extrême virulence proférées ces derniers temps dans l’espace numérique gabonais contre le président de la République, son épouse et sa famille posent précisément cette question :  jusqu’où peut aller la liberté d’expression et où commence la responsabilité devant la loi ?

La réponse ne peut être ni émotionnelle ni partisane.

Un État qui prétend entrer dans une nouvelle ère démocratique doit accepter la contradiction, supporter la critique et même tolérer la provocation. Mais il doit également savoir rappeler que la liberté n’est pas l’anarchie et que les réseaux sociaux ne constituent pas des territoires soustraits au droit.

La nouvelle Constitution gabonaise proclame précisément l’ambition d’édifier un « État de droit » fondé notamment sur la démocratie pluraliste et participative, tout en consacrant les libertés fondamentales.

Le véritable défi du pouvoir de Libreville est donc moins de faire taire les activistes que de démontrer qu’il sait laisser parler sans laisser la loi être bafouée.

L’activisme est nécessaire à la démocratie, l’injure ne l’est pas 

Il faut commencer par une distinction fondamentale.

L’activisme politique a parfaitement le droit de contester le pouvoir. Il peut dénoncer la politique présidentielle, mettre en cause les décisions du gouvernement, réclamer une alternance, critiquer le Parlement, le Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC), et toutes les autres institutions de la République, interpeller la justice ou la Haute Autorité de la Communication ou demander des comptes aux dirigeants.

C’est même l’une des fonctions essentielles de la démocratie.

Jürgen Habermas, immense penseur allemand de l’espace public, a consacré une grande partie de son œuvre à montrer que la démocratie ne peut vivre sans une communication publique permettant aux citoyens de discuter, de contester et de soumettre le pouvoir à l’examen de la raison. Sa réflexion sur l’espace public demeure particulièrement éclairante à l’heure où les réseaux sociaux fragmentent et radicalisent les échanges.

Mais l’espace public démocratique n’est pas simplement un lieu où chacun parle. Il doit également être un espace où la parole rencontre la responsabilité.

C’est pourquoi il faut distinguer la critique, même sévère, de l’injure ; l’accusation argumentée de la diffamation, la contestation politique de la menace ; la satire de l’attaque personnelle.

Cass Sunstein, juriste américain de Harvard, rappelle à propos de la liberté d’expression que la démocratie doit pouvoir accueillir des propos choquants, offensants ou profondément dérangeants. Mais cette protection de la parole doit s’inscrire dans un cadre institutionnel qui permette de préserver le débat démocratique.

Autrement dit : une démocratie mature ne protège pas seulement les paroles que le pouvoir aime entendre. Elle protège également celles qu’il déteste entendre.

Le Président doit apprendre à ne pas répondre à toutes les provocations

C’est probablement ici que se situe l’une des grandes mutations culturelles attendues du nouveau Gabon.

Le Président de la République ne peut pas répondre personnellement à chaque polémique, chaque vidéo, chaque publication ou chaque influenceur.

Pourquoi ?

Parce que répondre directement à une provocation revient souvent à lui donner une importance qu’elle n’avait pas.

Les réseaux sociaux obéissent à une économie particulière : l’attention est la monnaie du pouvoir numérique.

Manuel Castells, sociologue espagnol majeur de la société en réseau, a montré comment la communication numérique transforme les rapports de pouvoir. Dans une société organisée en réseaux, le pouvoir ne réside plus seulement dans la capacité à contrôler les institutions ; il dépend aussi de la capacité à produire, orienter et faire circuler les messages.

L’activiste numérique l’a parfaitement compris.

Il provoque.

Le pouvoir réagit.

La réaction devient contenu.

Le contenu devient viral.

La vitalité accroît sa notoriété.

Et le cycle recommence.

Le meilleur moyen de casser ce cycle est donc parfois de ne pas jouer le jeu de la provocation.

De la place publique au « public connecté » : le nouveau défi du Gabon 

La politique contemporaine ne se joue plus seulement dans les meetings au Boulevard Bessieux, au carrefour Rio, au marché de Tchibanga ou à la place de l’indépendance de Franceville ou d’Oyem, les journaux, les chaînes de télévision France 24, Gabon 24 ou Gabon première et les institutions.

Elle se joue désormais sur Facebook, TikTok, YouTube, X, WhatsApp et les autres plateformes numériques.

Zizi Papacharissi, spécialiste américain de la communication politique et des publics numériques, a précisément montré comment les réseaux sociaux permettent l’émergence de nouvelles formes de « publics connectés », capables de transformer une émotion individuelle en mobilisation collective. Ses travaux sur l’activisme numérique montrent que les réseaux sociaux ne sont pas de simples canaux de transmission : ils deviennent des espaces politiques à part entière.

Cela signifie que le pouvoir gabonais doit apprendre à distinguer la puissance médiatique d’un activiste de son véritable poids politique.

Un nombre élevé de vues n’est pas nécessairement un nombre élevé de citoyens convaincus.

Une vidéo virale n’est pas nécessairement une opinion majoritaire.

Une avalanche de commentaires n’est pas nécessairement un mouvement social.

Le pouvoir, et on l’a bien vu au cours des élections législatives, locales et présidentielles dernières, doit donc éviter de continuer à mesurer sa popularité à l’intensité des polémiques numériques.

La famille du Président : une frontière qui mérite d’être protégée par le droit 

Une autre question mérite une attention particulière.

Critiquer le Président de la République en raison de son action publique appartient naturellement au débat politique.

Mais son épouse, sa mère ou d’autres membres de sa famille ne doivent pas nécessairement être considérés comme des acteurs politiques simplement en raison de leur proximité familiale avec le chef de l’État.

Il faut donc examiner juridiquement les propos les concernant individuellement.

La démocratie ne peut pas fonctionner selon deux poids deux mesures : il serait dangereux que la proximité avec le pouvoir rende certaines personnes intouchables ; il serait tout aussi dangereux que cette proximité privée des personnes de la protection que la loi accorde à tout citoyen.

La question n’est donc pas : «  Est-ce la famille du Président ?« 

La question doit être :

« Quels propos ont été tenus ? À l’encontre de qui ? Dans quelle circonstance ? Sont-ils couverts par la liberté d’expression ou constituent-ils une infraction ?« 

C’est précisément cette méthode qui permet de sortir de l’émotion.

La réponse du pouvoir doit être judiciaire, jamais vindicative 

C’est probablement la leçon politique essentielle.

Si des propos franchissement les limites fixées par la loi, le pouvoir ne devrait pas répondre par des représailles, des menaces ou des campagnes de dénigrement.

Il devrait documenter.

Faire constater.

Qualifier juridiquement.

Saisir les juridictions compétentes.

Et attendre leur décision.

Cette démarche aurait une portée considérable.

Elle montrerait que le Gabon n’est plus dans une culture où le chef de l’État répond personnellement à ses détracteurs.

Elle montrerait au contraire que la République répond par ses institutions.

C’est une différence capitale.

Le piège de la chasse à l’activiste

Vouloir « rattraper » un activiste installé à l’étranger par des moyens extrajudiciaires serait probablement une erreur stratégique.

Cela lui donnerait exactement ce qu’il recherche : le statut de victime.

Achille Mbembe, l’un des grands penseurs africains contemporains, alerte depuis plusieurs années sur les risques d’un « écosystème liberticide » dans lequel l’autoritarisme, la militarisation de la politique et la restriction des libertés finissent par fragiliser le contrat démocratique lui-même.

Le Gabon doit précisément éviter cette spirale.

Il ne s’agit pas de laisser  l’activiste devenir intouchable.

Il s’agit de faire en sorte que la loi soit plus forte que l’activiste et plus forte que le pouvoir lui-même.

Si l’intéressé réside en France, les autorités gabonaises doivent privilégier les mécanismes légaux de coopération judiciaire et, lorsque cela est juridiquement fondé, laisser les juridictions françaises examiner les faits relevant de leur compétence.

Ce serait beaucoup plus efficace qu’une bataille politique entre Libreville et Paris.

Charles Taylor : faire de la démocratie une culture, pas seulement une procédure 

Le philosophe canadien Charles Taylor rappelle, dans sa réflexion sur la démocratie et la reconnaissance, que la démocratie ne peut durablement fonctionner sans participation citoyenne, sentiment d’appartenance et reconnaissance mutuelle.

Cette idée est particulièrement importante pour le Gabon.

Le changement politique ne peut pas simplement consister à changer les dirigeants.

Il doit aussi transformer les comportements politiques.

Il faut apprendre aux citoyens à critiquer sans déshumaniser.

Il faut apprendre aux journalistes à enquêter sans diffamer.

Il faut apprendre à l’activiste à dénoncer sans menacer.

Il faut apprendre au gouvernement à répondre sans intimider.

Et il faut apprendre au Président à entendre sans nécessairement répondre.

C’est cela, une culture démocratique.

Le nouveau Gabon doit expérimenter une nouvelle doctrine : parler, prouver, répondre 

Le pouvoir de Libreville pourrait même transformer cette séquence en doctrine institutionnelle.

Parler : chacun doit pouvoir critiquer le pouvoir.

Prouver : celui qui accuse doit être capable d’étayer ses accusations lorsqu’elles portent sur des faits précis.

Répondre : lorsqu’une infraction paraît constituée, ce n’est pas le Président qui sanctionne ; ce sont les institutions judiciaires compétentes.

Cette doctrine aurait l’avantage de placer tout le monde devant la même règle.

Activistes, journalistes, influenceurs, opposants, ministres, députés, hauts fonctionnaires . Et même le Président de la République.

C’est ainsi que se construit l’État de droit.

Conclusion 

Le vrai pouvoir est celui qui n’a pas besoin de faire taire 

Le Gabon est devant une occasion historique.

Après les bouleversements politiques de ces dernières années, le pays cherche, comme le dit souvent le politologue gabonais Patrice Moundounga, à reconstruire sa relation au pouvoir, à la loi, à la parole publique et aux institutions. La Constitution adoptée en 2024 place explicitement l’État de droit, les libertés et la démocratie pluraliste au cœur du nouveau cadre institutionnel.

Il faut désormais donner une réalité quotidienne à ces principes.

L’État ne doit pas avoir peur des activistes.

Il ne doit non plus les sacraliser.

Il doit simplement leur appliquer la même règle qu’à tous les autres citoyens.

Laisser parler ceux qui critiquent.

Laisser enquêter ceux qui dénoncent.

Laisser contester ceux qui s’opposent 

Mais lorsque la parole franchit les limites fixées par la loi, laisser la justice parler à son tour.

Voilà peut-être la véritable rupture culturelle que le Gabon pourrait offrir à l’Afrique centrale.

Car un pouvoir faible cherche à faire taire ses adversaires.

Un pouvoir autoritaire cherche à les intimider.

Mais un pouvoir véritablement sûr de sa légitimité peut leur dire : parlez; nous vous écoutons. Et si vous enfreignez la loi, ce ne sera pas le Président qui vous répondra. Ce sera la République.

C’est à ce moment précis que l’État cesse d’être une personne et devient une institution.

Docteur Emmanuel Thierry KOUMBA 

Enseignant à l’UOB et à EM Gabon Université

Acteur engagé de la vie publique gabonaise

 
GR
 

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