Lendemains du recensement : le masque de la division
Entre amalgames et propos discriminatoires, les préjugés menacent le vivre-ensemble. Ils appellent une réponse institutionnelle appropriée.

À Libreville comme sur les réseaux sociaux, l’origine des uns ne doit pas devenir un motif d’exclusion pour les autres. © Montage GabonReview
«Les chiffres sont comme les gens : si on les torture assez, ils finissent par avouer n’importe quoi», disait Ronald Coase (économiste britannique du 20ème siècle, Prix Nobel). Les Gabonais ayant un parent issu de l’immigration, les citoyens d’ascendance étrangère, les expatriés nés ou vivant au Gabon en font chaque jour la douloureuse expérience sur les réseaux sociaux. Comme grisés par un sentiment d’impunité, certains activistes numériques y déversent leur fiel, professent des thèses divisionnistes et donnent à des notions pourtant bien établies des définitions fantaisistes. Face à de telles dérives, la Haute autorité de la communication (Hac) dispose de moyens d’action. Elle doit rappeler les auteurs à leurs responsabilités. En raison de leur portée et de leurs conséquences potentielles, ces outrances appellent une réaction institutionnelle appropriée.
Interprétations fantaisistes
Toutefois, il faut resituer ces dérives dans le contexte politico-social. La montée du discours nationaliste, sous couvert de patriotisme, fait suite à la publication des résultats du dernier Recensement général de la population et des logements (RGPL). Elle peut s’interpréter comme une réaction à la diffusion à la volée de chiffres, notamment le taux de 34,1% d’immigrés. Elle peut s’entendre comme l’expression d’une anxiété existentielle. Sur la base du ressenti, sans véritable analyse scientifique, nombre de citoyens ont désormais le sentiment de ne plus être «maitres chez eux». Se disant attachés aux langues, coutumes ou traditions locales, ils redoutent leur effacement au profit de cultures importées, jugées démographiquement ou commercialement plus visibles. Persuadés de défendre l’identité nationale, ils assimilent diversité culturelle et menace contre la souveraineté. D’où cette transposition hasardeuse de concepts forgés par l’extrême droite européenne.
Pour l’heure, les pouvoirs publics observent sans mot dire. Pourtant, comme le souligne Me Elodie Mabika Sauze, avocate au barreau de la Haute Loire en France, «le silence des institutions (peut être) lu comme une tolérance. L’unité nationale mérite une réponse claire». On peut effectivement faire dire n’importe quoi aux chiffres. Ainsi, «les personnes à 50%, nées d’un parent gabonais et d’un parent étranger ne seraient pas de vrais Gabonais». On peut même «reprocher à leurs parents d’avoir épousé un conjoint venu d’ailleurs». Ces affirmations n’en demeurent pas moins «fausses en droit et dangereuses pour l’unité nationale». Elles portent atteinte au vivre-ensemble et contredisent les principes constitutionnels. L’alinéa 2 de l’article premier de la Constitution n’établit aucune distinction entre citoyens. Plus explicite encore, l’article 21 du Code la nationalité reconnait comme Gabonais d’origine «l’enfant ou toute personne né(e) d’au moins un parent biologique gabonais d’ascendant autochtone». Le droit ne laisse ici aucune place aux interprétations fantaisistes. Dès lors, comment expliquer la mansuétude des autorités face à des propos aussi discriminatoires ?
Influence destructrice
Ayant récemment ordonné le rétablissement des réseaux sociaux, après huit mois de suspension, la Hac semble hésiter à jouer son rôle en matière de «prévention, détection et sanction (…) de tout contenu portant atteinte aux bonnes mœurs, à l’unité nationale, à la cohésion sociale, à l’ordre public». Comme le silence du gouvernement et l’inaction du parquet, cette prudence a quelque chose de troublant. Pendant ce temps, des apprentis-sorciers ressassent leur discours divisionniste. Certes, des internautes leur donnent le changent. Certes, il ne faut ni sombrer dans la susceptibilité excessive ni donner du crédit à des rodomontades. Mais cette retenue ne doit pas conduire à la banalisation : sur les désœuvrés, les sans emploi ou les esprits faibles, comme sur les personnes taraudées par les questions existentielles, ces discours peuvent avoir une influence destructrice. Le ressentiment peut se transformer en hostilité, puis conduire au passage à l’acte, y compris sous la forme d’initiatives individuelles.
Comme le rappelle encore Me Elodie Mabika Sauze, il importe de «soutenir l’information des citoyens (…) pour que de tels amalgames ne prospèrent plus». Cette exigence appelle une réaction au-delà de la seule répression. Les ministères en charge de la Justice, de l’Intérieur et de l’Éducation populaire, les professionnels du droit, la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) et les organisations de la société civile doivent conjuguer leurs efforts. Des campagnes de sensibilisation permettraient de mieux faire connaître la Constitution, le Code de la nationalité et le Code pénal. Elles devraient également porter sur les droits économiques, sociaux et culturels, les droits civils et politiques, la citoyenneté et les notions y attachées. Certains présentent encore le «binational» comme un citoyen né d’un parent étranger. Or, cette définition est juridiquement infondée. L’approximation entretient les préjugés et les préjugés nourrissent la haine. La République ayant vocation à protéger tous les citoyens, le patriotisme ne saurait devenir le masque de l’exclusion et de la division.

















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