L’industrie aux mains des étrangers ? cessons de nous mentir !
L’ignominie ! Qui dirige l’industrie gabonaise ? Pas les Gabonais. Sur 188 entreprises recensées, 137 sont aux commandes d’expatriés. Ce chiffre, officiel et documenté, devrait nous faire honte avant de faire scandale. Car le vrai responsable de cette situation n’est ni le Libanais, ni le Français, ni le Chinois. C’est nous. Et tant que nous refuserons de le reconnaître, rien ne changera.

Pendant que les autres bâtissaient, les Gabonais regardaient, préférant la Fonction publique. La facture est là : 137 entreprises sur 188. © GabonReview / Illustration IA
Les chiffres sont tombés le 11 mai, portés par une enquête nationale financée par la Banque africaine de développement : sur 188 entreprises industrielles recensées au Gabon, 137 sont dirigées par des expatriés. Soit près de trois quarts. La tentation est grande d’en faire un grief contre les étrangers. Ce serait la réaction la plus naturelle, et la plus intellectuellement malhonnête. Car si le Gabonais est absent des directions industrielles de son propre pays, la première explication ne se trouve pas chez l’autre. Elle se trouve dans notre propre miroir.
Ce constat n’est pas une attaque. C’est un diagnostic. Et comme tout diagnostic sérieux, il suppose qu’on accepte d’abord de regarder la réalité en face, sans l’édulcorer ni la déformer. Trois questions s’imposent naturellement : pourquoi cette situation existe-t-elle ? Comment s’est-elle installée aussi profondément ? Et surtout, que faire pour l’inverser sans tomber dans les pièges habituels ?
Pourquoi cette situation ?
Il y a une histoire dans ce chiffre, et elle commence bien avant les expatriés. La rente pétrolière a fonctionné comme une berceuse collective : elle a endormi l’instinct entrepreneurial, convaincu des générations entières que la dignité économique passait par le bureau de l’État, le salaire garanti, la retraite assurée. Créer une usine, risquer son capital dans l’industrie restait l’affaire des autres. Et les autres sont venus.
À cela s’ajoute un rapport à l’argent qui sabote l’entrepreneur gabonais avant même qu’il ait commencé. Le capital de départ s’évapore en obligations familiales. Le crédit bancaire reste une forteresse sans pont-levis. Et quand l’entreprise démarre malgré tout, la gestion vire souvent au clientélisme interne : on embauche le cousin, on protège le proche incompétent au nom de la solidarité. L’expatrié, lui, arrive avec ses réseaux solides et sa discipline de gestion. Il s’installe. Il dure.
Comment en est-on arrivé là ?
L’école gabonaise porte une lourde part de responsabilité. On en sort avec des diplômes de droit ou d’économie ; rarement avec la capacité de lire un bilan industriel ou de piloter une chaîne de production. Les filières techniques sont sous-financées, socialement perçues comme un aveu d’échec. Résultat : quand une entreprise industrielle cherche un directeur compétent au Gabon, elle ne trouve souvent pas de Gabonais à la hauteur ; non par racisme économique, mais parce que le vivier n’a jamais été constitué.
L’enquête nationale sur la collecte des données du secteur industriel révèle aussi que plusieurs entreprises opèrent sans agrément technique industriel. Ce n’est pas seulement une défaillance des opérateurs étrangers, c’est le révélateur d’un État qui n’a pas su exiger ni contrôler. Quand la puissance publique se retire, les mieux organisés occupent le terrain.
Que faire ?
Soyons clairs : il ne s’agit pas d’expulser les expatriés, ni de décréter une gabonisation de façade qui remplacerait un directeur compétent par un compatriote nommé par réseau. Ce serait repeindre la façade sans toucher aux fondations.
La vraie réponse est structurelle. Former autrement : des filières d’entrepreneuriat industriel, une revalorisation de la formation technique, des Gabonais capables de diriger sans avoir besoin d’un expatrié pour interpréter les chiffres. Financer sérieusement : doter la Banque pour le Commerce et l’Entrepreneuriat du Gabon (BCEG) des moyens de sa mission, créer des garanties publiques sectorielles, ouvrir le crédit productif à ceux qui le méritent. Exiger enfin : toute entreprise étrangère opérant au Gabon doit présenter un plan crédible de transfert de compétences vers des cadres nationaux ; pas un associé fantôme, un vrai directeur en formation.
Ces données sont une chance rare. Il appartient maintenant au gouvernement, et à tous, de décider si ce miroir nous servira à changer de visage. Ou simplement à chercher des coupables.













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