Budget raboté de 2,7 milliards sur injonction présidentielle, délais compressés de 14 à 10 mois, corniche agrandie de 50 mètres sur ordre du chef de l’État, mât porte-drapeau de 148 millions imposé par la Présidence, 23 mois cumulés de retards de paiements : le mémorandum de l’Ordre gabonais des architectes (OGA), que GabonReview a pu consulter, dynamite le récit officiel d’un architecte seul fautif. Mais en voulant disculper Erick Mauro Nguémah, le document expose un montage contractuel pour le moins singulier : concepteur, exécutants et contrôleurs y sont liés par une même convention solidaire. Qui contrôle qui ?

Le monument Georges Damas Aléka, en chantier à Libreville. Un ouvrage de 8 milliards de francs, retouché plusieurs fois depuis le sommet de l’État, où concepteur, exécutants et contrôleurs voguent, curieusement, dans le même bateau contractuel. © GabonReview

 

Depuis la visite présidentielle sur le chantier et l’injonction de livrer l’ouvrage le 16 août prochain, la controverse ne faiblit pas. Face à ce que le mémorandum qualifie de «critiques fortes dans les réseaux sociaux, mettant à mal la crédibilité de l’expertise nationale», l’Ordre gabonais des architectes (OGA) a décidé de se saisir du dossier. «Il est donc impératif que l’Ordre se saisisse de cette question, éclaire l’opinion publique et les autorités, et prenne position sur le sujet», y écrit Thierry N’Gomo, Past-Président de l’OGA et auteur du compte-rendu, daté de Libreville, le 6 juillet 2026.

Le mémorandum se veut rassurant. Interrogé par ses pairs, l’architecte Mauro aurait «répondu favorablement à toutes les interrogations» et «prouvé chacun de ses dires par des documents (conventions, correspondances, ordres de paiements, etc.)». Le projet s’appuierait sur «une convention régulière signée par toutes les parties concernées par un marché public de cette nature». Son montant : 8 milliards de francs hors taxes, soit 9,52 milliards TTC, avec exonération de taxes et de douanes. Le document précise que le budget initial, évalué à 10,7 milliards, aurait été «ramené impérativement» à 8 milliards par le chef de l’État lui-même, lors d’une audience.

Un montage qui interroge

C’est pourtant dans sa description du dispositif contractuel que le mémorandum en dit le plus. Le cabinet AM&T de l’architecte Mauro y est présenté comme «signataire comme Chef de File d’un regroupement solidaire de 16 entreprises (9 entreprises d’exécution, et 7 cabinets d’études et de contrôle)». Autrement dit, le concepteur de l’ouvrage dirige un consortium qui réunit, sous une même bannière et dans une même solidarité juridique, ceux qui exécutent les travaux et ceux qui sont censés les contrôler.

Or, dans les usages de la commande publique, la séparation des fonctions est la règle cardinale. La conception relève d’un cabinet d’architecture, l’exécution d’entreprises spécialisées, le contrôle de bureaux indépendants, chacun étant lié au maître d’ouvrage et non aux autres intervenants. Cette étanchéité garantit au contrôleur la liberté de refuser une malfaçon, quitte à retarder le chantier. Dans le montage décrit par l’OGA, le bureau de contrôle est cocontractant et solidaire de l’entreprise qu’il surveille, sous l’autorité du chef de file qui a conçu le projet. Le conflit d’intérêts n’est plus un risque : il est inscrit dans l’architecture même du contrat. Et une question demeure entière, que le mémorandum n’aborde jamais : y a-t-il eu appel d’offres. Une «convention régulière signée par toutes les parties» n’est pas une procédure de mise en concurrence.

La Présidence en accusation feutrée

Le document ne s’arrête pas là. Il impute l’essentiel des retards à des décisions venues d’en haut. Trois événements auraient «impacté la direction d’exécution et la comptabilité de chantier» : l’agrandissement de la corniche, ordonné par le chef de l’État lors d’une visite effectuée «sans l’Architecte» ; la réhabilitation des appartements présidentiels du sous-sol de la tribune nationale, dont les ressources «ont été ainsi amputées» du projet ; enfin, l’imposition par «les services de la présidence» d’un mât monumental porte-drapeau de 148 millions, «différent du mât prévu par l’Architecte», dont le poids aurait nécessité de revoir les structures portantes. «Aucune disposition n’a été prise pour réévaluer le projet et le planning. Il en résulte naturellement, à terme, des impasses», constate le texte.

S’y ajoutent des griefs financiers précis. Le délai d’exécution, estimé à 14 mois «en contexte favorable», aurait été «arrêté impérativement» à 10 mois par le maître d’ouvrage. Sur environ 36 mois de travaux, le groupement accuserait «23 mois cumulés de retards de paiements». Un reliquat de 588 millions serait «réclamé depuis janvier 2026». Quant à la part revenant au cabinet AM&T, elle s’élèverait à 472.495.515 francs hors taxes, dont 76 % perçus à ce jour. La conclusion du mémorandum est cinglante : la controverse serait «nourrie par l’ignorance (pour les personnes de bonne foi), et par la malveillance (pour les autres)». Et d’asséner : «Le Chef de l’État est trompé dans son appréciation de la situation».

En somme, le document conçu pour désamorcer la polémique la déplace. Si l’architecte n’est pas seul responsable des retards, le montage contractuel qu’il dirige reste, lui, sans réponse procédurale. Et l’interrogation rebondit désormais vers le maître d’ouvrage : qui, du côté de l’État, a validé une convention où le contrôleur, le concepteur et l’exécutant naviguent dans le même bateau, solidairement ? Tant que cette question restera sans réponse, ni le 16 août ni aucune inauguration ne suffiront à clore le débat.

 
GR
 

3 Commentaires

  1. Maganga Octave dit :

    C’est la recherche du buzz sur les réseaux sociaux, ajoutée à son choix de communiquer par des canaux informels et aux côtés d’apprentis, qui perdtra Oligui… Aucun président sérieux ne s’affiche avec un fonctionnaire fantôme ou ne fait passer Tiktok avant les médias mainstream

  2. messowomekewo dit :

    Le PR veut donner des ordres pour tout. C’est dans les casernes que cela peut fonctionner; dans la vie normale les choses sont plus complexes. Tenez, si un architecte sérieux fait l’évaluation d’un projet, il ne revient pas à un profane soit-il PR de venir , de façon péremptoire, raboter les montants. Ce n’est pas très sérieux tout ça. Qui plus est, on essaie de faire passer quelqu’un de compétant pour un apprenti…

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