Pendant qu’on attend le concours, la forêt recrute
Et si la forêt gabonaise était une plateforme numérique ? L’analogie peut surprendre, mais elle s’impose avec une évidence croissante à mesure que l’on observe ce qui se passe, loin des concours administratifs et des couloirs ministériels, dans les profondeurs du parc de Moukalaba-Doudou. Des écoguides fiers, compétents, bien rémunérés, et heureux. C’est ce tableau, saisi au vif, qui sert de point de départ à Adrien NKoghe-Mba* pour formuler une thèse aussi ambitieuse que rigoureuse : le patrimoine naturel du Gabon est une infrastructure économique ouverte, capable de générer des milliers d’entrepreneurs, à condition que la jeunesse gabonaise accepte d’en devenir les développeurs.

La forêt attend. Le monde est prêt. Il nous manque juste les milliers de jeunes qui vont comprendre que la plus belle carrière qui s’offre à eux n’est pas derrière un bureau de l’État – elle est sous la canopée. © GabonReview
C’était dans le parc de Moukalaba-Doudou.
Des jeunes. Pas des fonctionnaires, pas des candidats à un concours administratif qui s’ouvrirait peut-être dans deux ans, peut-être jamais. Des écoguides. Ils marchaient devant nous dans la forêt avec cette façon particulière de s’arrêter net, de lever la main, de faire silence – parce qu’ils avaient entendu quelque chose que nous n’entendions pas encore. Un froissement. Une respiration. Une présence. Ils gagnaient bien leur vie. Ils étaient fiers. Et surtout, ça se voyait dans chaque geste, dans chaque regard posé sur les arbres comme sur des amis de longue date : ils étaient heureux.
Ce jour-là, j’ai pensé à Steve Jobs.
La plateforme est déjà là
En 1984, Christine Ockrent reçoit un jeune homme de 29 ans sur le plateau d’Antenne 2. Il vient de lancer le Macintosh et il dit une chose que personne ne comprend vraiment ce soir-là. Il ne parle pas de technologie. Il parle de créer des milliers d’entrepreneurs du logiciel. Des gens ordinaires qui, avec un ordinateur et une idée, vont construire une économie entière par-dessus une plateforme ouverte. L’ordinateur n’est pas le produit. Il est le point de départ. Le vrai produit, ce sont les milliers de vies que des inconnus vont construire par-dessus.
Le monde a mis dix ans à comprendre ce qu’il voulait dire. Puis l’App Store est arrivé. Et soudain, il y avait des millions d’entrepreneurs partout – à Séoul, à Nairobi, à São Paulo – qui bâtissaient leur avenir depuis leur chambre, par-dessus cette plateforme qu’un homme avait eu la vision d’ouvrir.
Maintenant remplacez un mot. Remplacez logiciel par patrimoine naturel.
Vous avez la vision du Gabon.
Moukalaba-Doudou est une plateforme. Lopé est une plateforme. Mayumba, Pongara, Ivindo, la Lopé, les 800 kilomètres de côtes atlantiques, les lagunes, les mangroves, les savanes d’éléphants – chacun de ces espaces est une infrastructure sur laquelle une économie entière attend d’être construite. Pas par l’État seul. Pas par des investisseurs étrangers venus chercher leur part. Par des Gabonais qui connaissent cette terre mieux que quiconque et qui ont compris avant tout le monde ce qu’elle vaut vraiment – et ce qu’elle peut porter.
Ce n’est pas une métaphore. C’est une équivalence exacte. Comme le logiciel a créé des milliers d’entrepreneurs autour d’une machine, le patrimoine naturel du Gabon peut créer des milliers d’entrepreneurs autour d’une forêt. Des écoguides, oui – mais aussi des gestionnaires de lodges, des producteurs de miel sauvage, des artisans qui transforment les ressources non-ligneuses, des scientifiques locaux qui valorisent la biodiversité, des photographes animaliers, des conteurs qui vendent l’expérience de la forêt à des visiteurs du monde entier, des startups qui monétisent les crédits carbone sur les marchés internationaux. Une économie entière, diverse, vivante, enracinée – qui n’existe pas encore parce que personne n’a encore posé le mot juste sur ce que le Gabon possède.
Une plateforme.
Le rêve qu’on n’ose pas encore rêver
Un article publié cette semaine me rappelle que 70% des jeunes diplômés gabonais rêvent encore de la fonction publique. 20 000 candidats pour 500 postes. Je ne juge pas ce rêve – il parle de sécurité, de dignité, de ne pas tomber dans un pays où tomber peut vouloir dire tomber pour toujours. Je le comprends profondément. Mais je sais aussi ce qu’il coûte collectivement. Il coûte des générations d’énergie, d’intelligence et d’ambition orientées vers l’attente plutôt que vers la création.
Jobs avait identifié deux freins à l’entrepreneuriat en France en 1984 – le manque de capital-risque et la peur culturelle de l’échec, cette peur où rater quelque chose vous définit pour toujours. Au Gabon, il y en a un troisième, plus insidieux encore : le manque de modèles. Des visages concrets sur lesquels se projeter. Des gens de chez soi, de son quartier, de sa province, qui ont osé bâtir quelque chose à partir de ce que la terre leur offrait – et qui s’en sortent. Qui sont respectés. Qui ont choisi une autre porte.
Les écoguides de Moukalaba-Doudou sont ces modèles. Chaque matin qu’ils passent en forêt, chaque visiteur qu’ils guident, chaque salaire qu’ils gagnent avec dignité, ils écrivent sans le savoir une autre histoire de ce que peut être une vie réussie au Gabon. Ils ne le savent peut-être pas encore. Mais leur existence est un argument. Le plus puissant qui soit – parce qu’il est réel, visible, touchable.
Écrire le logiciel
Le monde a déjà changé d’avis sur ce que vaut une forêt debout. Les grandes économies se battent pour accéder aux crédits carbone. Les fonds d’investissement cherchent des actifs naturels. Les voyageurs les plus exigeants ne veulent plus des plages standardisées – ils veulent l’authentique, le rare, le vivant. Les chercheurs du monde entier veulent accéder à des données que seul le Gabon peut fournir. L’argent, l’attention, la demande – tout cela cherche où aller.
Il cherche, entre autres, le Gabon.
Mais l’argent ne suffit pas s’il arrive concentré dans quelques mains, sans créer l’écosystème qui transforme une rente en économie. Jobs n’avait pas construit chaque application lui-même. Il avait construit les conditions pour que d’autres le fassent. Il avait fait confiance à l’intelligence distribuée de milliers d’inconnus qu’il ne rencontrerait jamais. C’est exactement cette confiance que le Gabon doit aujourd’hui placer dans sa jeunesse.
Parce que la vraie question n’est pas de savoir si le patrimoine naturel gabonais a de la valeur. Cette question est réglée. La vraie question, c’est : qui va écrire le logiciel ? Qui va construire les mille entreprises qui n’existent pas encore, par-dessus cette plateforme extraordinaire que la nature et l’histoire ont mis des millénaires à constituer ?
J’ai vu ce matin-là dans le parc de Moukalaba-Doudou ce que Jobs voyait en 1984 dans son garage de Cupertino. Pas un produit fini. Pas une success story déjà écrite. Le début de quelque chose d’immense – à condition que quelqu’un ait la vision de le voir, et le courage de l’ouvrir à tous.
La forêt attend. Le monde est prêt. Il nous manque juste les milliers de jeunes qui vont comprendre que la plus belle carrière qui s’offre à eux n’est pas derrière un bureau de l’État – elle est sous la canopée, au bord de la lagune, au cœur d’un parc qui n’attend qu’eux pour devenir une économie.
*Président de l’Institut Léon MBA













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