Place des exécutés d’Hollando : trouble de mémoire
En réunissant une victime supposée d’un procès bâclé, des criminels de notoriété publique et un officier exécuté dans le cadre d’une affaire politique aux nombreuses zones d’ombre, cette initiative brouille les repères.

Un récit national ne se construit ni sur l’émotion ni dans la précipitation. Il se fonde sur la vérité historique et exige de la rigueur scientifique, notamment dans le choix des héros, dates clés et événements fondateurs. © D.R.
Dans un pays où le récit national ne fait pas consensus, où la version officielle de l’Histoire est sujette à controverse, certaines initiatives sèment le trouble. Durant les festivités de la fête de l’Indépendance, une «Place des exécutés d’Hollando» a été inaugurée non loin de la Place Georges Damas Aléka. Présentée par notre confrère L’Union comme un «lieu de mémoire», elle rassemble six colonnades blanches en arc de cercle, chacune ornée d’une plaque dorée au nom de l’une des personnes exécutées en ces lieux. Faut-il y voir la réponse à la suggestion relative au rétablissement de la peine de mort, faite en janvier dernier par le président du Conseil économique social environnemental et culturel (Cesec) ? Peut-être. Peut-on y lire un solennel «Plus jamais ça» ? On peut le croire. Peut-on s’en satisfaire ? C’est plus douteux.
Amalgame
Comme l’a rappelé l’ancien sénateur de la Transition Michel Ongoundou Loundah, «le même poteau d’exécution ne rend pas toutes les histoires équivalentes». Jean-Baptiste Medang-Ovono et Jean-Pierre Mouemba, d’une part, Christophe Mickolo Monbo, Ferdinand Nzigou Boulingui et Souleymane Massala, d’autre part, furent accusés d’homicides volontaires avant leurs exécutions publiques, intervenues les 18 juillet 1979 et 1er décembre 1982. Certes, le procès de Jean-Baptiste Medang-Ovono fut jugé peu équitable en raison de son état de santé. Certes, Ferdinand Nzigou Boulingui et Souleymane Massala refusèrent de porter une cagoule. Mais des familles furent endeuillées de leur fait. On ne peut en dire autant d’Alexandre Mandza Ngokouta. Condamné à mort pour «participation à la création d’un mouvement tendant à changer le régime constitutionnel et le gouvernement ainsi qu’à un complot», cet officier de l’Armée de l’air fut passé par les armes le 11 août 1985. A la différence des autres, il n’avait ôté la vie à personne.
Sauf à faire dans l’amalgame, on ne peut ériger les cinq premiers en repères. On ne peut davantage assimiler le sixième à eux. Les premiers furent jugés pour crimes de droit commun par des juridictions ordinaires ; le dernier pour une infraction à caractère politique devant un tribunal militaire. Les textes actuellement en vigueur établissent, du reste, une distinction claire : aujourd’hui, les uns encourraient la réclusion criminelle à perpétuité ; l’autre la détention criminelle à perpétuité. Et même… Au regard des angles morts de cette affaire, personne ne justifier cette peine. En novembre 1982, 29 personnalités se réclamant du Mouvement de redressement national (Morena), furent jugées. Accusées d’»atteinte à la sûreté de l’Etat et d’organisation d’un mouvement insurrectionnel en vue de déstabiliser le régime constitutionnel» après événements de la Gare routière de décembre 1981, elles écopèrent de lourdes peines d’emprisonnement assorties de la suspension de leurs droits civiques. La sanction suprême ne fut pas retenue. Pourquoi le fut-elle contre Alexandre Mandza Ngokuta trois années plus tard ? Mystère…
Omar Bongo, seul méchant
La «Place des exécutés d’Hollando» soulève des questions, mais n’apporte aucune réponse. Comment a-t-on pu assimiler l’auteur présumé d’une infraction à caractère politique à des condamnés pour crimes de droit commun ? Est-on disposé à faire toute la lumière sur l’affaire Mandza Ngokuta ? Que dit le procès de Jean-Baptiste Medang-Ovono de la justice de l’époque et même d’aujourd’hui ? A-t-on choisi de réhabiliter la mémoire de Jean-Pierre Mouemba, Christophe Mickolo Monbo, Ferdinand Nzigou Boulingui et Souleymane Massala ? Veut-on en faire des martyrs ou des modèles pour notre jeunesse ? Quel message pour leurs familles ? Que doivent comprendre les proches de leurs victime ? Quelles valeurs véhicule-t-on ainsi ? Un récit national ne se construit ni sur l’émotion ni dans la précipitation. Il se fonde sur la vérité historique et exige de la rigueur scientifique, notamment dans le choix des héros, dates clés et événements fondateurs.
Que vise réellement la «Place des exécutés d’Hollando» ? Nul ne peut répondre avec certitude. Une chose paraît néanmoins évidente : elle donne le sentiment d’avoir été insuffisamment conceptualisée. En réunissant une victime supposée d’un procès bâclé, des criminels de notoriété publique et un officier exécuté dans le cadre d’une affaire politique aux nombreuses zones d’ombre, elle brouille les repères. A tous les morts, elle confère un statut identique. Au-delà, elle présente Omar Bongo comme le seul méchant. Était-ce le but ? On n’ose le penser. En tout cas, moralement et historiquement, cette initiative paraît inappropriée. Que faire maintenant ? La corriger dans une logique de réconciliation nationale. Involontairement, le régime vient peut-être de reconnaitre la pertinence des demandes de mise en place d’un véritable mécanisme de justice transitionnelle.
















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