Dans un récit dense et très personnel publié sur Facebook sous le titre Tenir une ligne – Épisode 2, l’ancien porte-parole de la présidence gabonaise, Ike Ngouoni Aïla Oyouomi, replonge dans les semaines ayant suivi l’AVC d’Ali Bongo Ondimba en octobre 2018. Derrière l’écriture littéraire et les silences soigneusement entretenus, le texte laisse apparaître une réalité plus brute : celle d’un système de pouvoir fragilisé, traversé de tensions internes et suspendu à l’incertitude autour de l’état du chef de l’État. Un rétroviseur pour comprendre et pour l’histoire.

Dans les silences de Rabat, Ike Ngouoni dit avoir vu un pouvoir vaciller avant même de tomber. © D.R.

 

«Ce que j’ai vu à Rabat en 2018 m’a appris plus sur le pouvoir que dix ans de conseil», écrit d’emblée Ike Ngouoni. Une phrase qui donne le ton d’un récit moins centré sur la maladie présidentielle elle-même que sur les effets politiques de l’absence prolongée d’Ali Bongo.

L’ancien communicant du palais présidentiel gabonais raconte notamment son départ tendu pour Rabat, après avoir lui-même failli être empêché d’embarquer. «Je suis le porte-parole du Président de la République. Et quelqu’un venait de donner l’ordre de me bloquer à Libreville – pendant que le Président était en convalescence au Maroc», relate-t-il, avant d’ajouter : «Il a fallu un appel téléphonique

Mais c’est surtout dans sa description des équilibres internes du pouvoir que le texte devient particulièrement révélateur. Selon lui, l’absence du président avait progressivement fait tomber les mécanismes invisibles qui maintenaient l’unité de l’appareil d’État. «Quand un chef disparaît de la scène, ce qu’il retenait ensemble commence à se défaire», écrit-il. Puis cette autre formule : «Les clans qui coexistaient en silence en présence du Président se révélaient maintenant sans retenue

«Le sang prime sur le titre»

À Rabat, Ike Ngouoni décrit une hiérarchie parallèle structurée autour de la proximité avec le président malade. Il évoque «ceux qui venaient de Riyad», porteurs selon lui de «la légitimité de ceux qui étaient là quand ça comptait le plus». Puis la famille présidentielle : «La mère du Président. Sa tante. Sa fille. Une poignée de membres de la famille paternelle.» Et cette phrase lourde de sens : «Le sang prime sur le titre

Le texte décrit également une atmosphère de suspicion et de fragmentation progressive. «Les tables ont commencé à se fragmenter. Le groupe de Riyad ensemble. La famille dans son coin. Les autres ailleurs», raconte-t-il. «Des chuchotements qui s’arrêtent quand vous approchez. Des regards qui se dérobent.» Pour l’ancien porte-parole, personne n’avait véritablement décidé cette rupture : «La division s’était installée toute seule. Comme elle s’installe toujours quand le chef qui fédère n’est plus là pour le faire

L’un des passages les plus marquants du récit concerne une réunion interne durant laquelle, selon lui, l’autorité du directeur de cabinet aurait été publiquement contestée. «Un membre de l’entourage lui répond – non pas pour contester un argument, mais pour contester son autorité. Frontalement. Avec un mépris qui ne cherche même plus à se dissimuler.» Une scène qu’il présente comme le symptôme d’un appareil de pouvoir où les rapports de force autrefois contenus commençaient désormais à apparaître au grand jour.

Le discours du 31 décembre, ou la bataille contre le vide

Le texte atteint son point culminant avec la préparation de l’allocution présidentielle du 31 décembre 2018, diffusée depuis Rabat après soixante-trois jours d’absence publique du chef de l’État. À l’époque, les interrogations sur l’état réel d’Ali Bongo alimentaient rumeurs, spéculations et tensions politiques à Libreville comme à l’étranger.

Ike Ngouoni raconte une scène lourde de tension psychologique. Dans une pièce remplie de membres de la famille présidentielle, de responsables sécuritaires, de collaborateurs et d’équipes techniques, il dit avoir immédiatement perçu une atmosphère oppressante autour du président. «La présence de tout ce monde est oppressante. Elle écrase. Elle ne permet pas à l’homme de parler librement, naturellement, humainement», écrit-il.

Il affirme alors avoir demandé à la Première Dame de faire évacuer la salle afin de limiter la pression autour du président malade. «Je lui dis que ce n’est pas possible. Qu’il faut vider la salle», raconte-t-il. Selon lui, seuls quelques techniciens, le fils du président et l’équipe audiovisuelle seraient finalement restés dans la pièce pour enregistrer l’allocution.

Le récit prend ensuite une dimension presque existentielle. L’ancien porte-parole affirme que le véritable enjeu n’était pas seulement institutionnel ou médiatique, mais symbolique. «Sans allocution du Président le 31 décembre, la psychose aurait pris un tour dramatique», écrit-il. «Le silence aurait été lu comme une preuve. La preuve qu’il n’était plus là. Qu’il n’était plus Président

Dans ce passage, Ike Ngouoni révèle implicitement à quel point le régime reposait alors sur la survivance de la figure présidentielle, même affaiblie. L’objectif n’était plus seulement de gouverner, mais de maintenir l’idée même de continuité du pouvoir. «Il fallait que cette voix existe. Même brève. Même fragile», insiste-t-il encore.

Il décrit enfin ce discours comme «l’allocution la plus courte» mais aussi «la plus difficile à capter» de sa carrière, une parole présidentielle devenue à la fois preuve de vie, acte politique et instrument de stabilisation d’un système vacillant. Derrière le récit personnel, c’est ainsi toute la fragilité structurelle d’un pouvoir ultra-présidentialisé que ce témoignage vient mettre en lumière, plusieurs années après les faits.

Lire le texte complet de Ike Ngouoni ICI.

 
GR
 

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