À l’ouverture de sa deuxième session ordinaire de l’année 2026, le Conseil Économique, Social, Environnemental et Culturel (CESEC) a porté trois préoccupations majeures au cœur du débat public : l’accès aux soins de santé, la protection des terres ancestrales et la reconnaissance de la mémoire des ancêtres. Une démarche qui traduit une volonté de penser le développement du Gabon à partir de ses réalités sociales, culturelles et historiques.

Au CESEC, trois questions pour une même idée du Gabon : soigner les vivants, protéger la terre et faire une place aux ancêtres dans la République. © Facebook

 

Moulin Aymar Mbina Yembi* est un universitaire et praticien gabonais, psychologue du travail et des organisations, enseignant-chercheur et auteur d’ouvrages sur l’engagement professionnel et la psychologie du travail au Gabon. © D.R.

Libreville, 1er septembre 2026. À l’occasion de l’ouverture de la deuxième session ordinaire du CESEC au titre de l’année 2026, son Président, Guy Bertrand MAPANGOU, a livré une allocution dans laquelle se dessine une conception du développement qui ne se limite pas aux infrastructures et aux indicateurs économiques.
Derrière les deux grandes thématiques officiellement retenues pour cette session — la reconnaissance et la protection des terres ancestrales et des sites sacrés, ainsi que l’accès aux soins médicaux — apparaît une réflexion plus profonde sur ce qui fonde la société gabonaise : la dignité humaine, le rapport à la terre et le lien avec les générations qui nous ont précédés.

La santé : une urgence sociale et une exigence de dignité

Le premier axe mis en avant concerne l’accès aux soins médicaux et aux médicaments. Pour le CESEC, cette question dépasse largement le cadre technique du système sanitaire. Elle touche directement à la dignité humaine, à la justice sociale et à la souveraineté sanitaire.

Le Président du CESEC reconnaît les efforts déjà engagés par les pouvoirs publics, notamment dans la réhabilitation des structures hospitalières. Il relève cependant la persistance de difficultés liées à l’offre de soins, à l’accueil des patients, à la couverture sanitaire, à l’approvisionnement en médicaments et à l’équité territoriale.

L’enjeu est donc désormais de transformer les investissements réalisés en une amélioration concrète de l’expérience des populations dans les établissements sanitaires. Dans une formule particulièrement forte, le Président du CESEC rappelle que « l’hôpital doit demeurer un lieu de vie et non un lieu où l’on passe de la vie à la mort ».

Cette déclaration donne au débat une dimension profondément humaine. La santé ne saurait être considérée uniquement comme une dépense publique : elle constitue un investissement dans le capital humain et une condition essentielle du développement national.

L’annonce d’une enveloppe de 44 milliards de francs CFA destinée au renforcement du plateau technique et du système de santé est, dans ce contexte, présentée comme une opportunité devant être accompagnée d’une amélioration effective de la qualité des soins et des services offerts aux malades.

La terre : une question économique, mais surtout identitaire

Le deuxième axe de l’intervention du CESEC porte sur une question particulièrement sensible : la reconnaissance et la protection des terres ancestrales et des sites sacrés par le droit positif.

À travers ce thème, le Conseil invite à dépasser une conception strictement marchande de la terre. Le Président Guy Bertrand MAPANGOU souligne que le sol national doit également être considéré comme « le berceau de notre identité ».

La problématique posée est celle de la coexistence entre le droit positif gabonais, fondé notamment sur la domanialité étatique et le titre foncier, et les droits, usages et représentations issus des traditions des communautés locales et autochtones.

Cette question est d’autant plus importante qu’elle touche simultanément au développement économique, à la sécurité juridique, à la cohésion sociale, à la préservation du patrimoine culturel et à la protection des sites considérés comme sacrés.

Le CESEC entend ainsi ouvrir un débat sur la manière de concilier modernisation de l’État et préservation de la mémoire collective. Il ne s’agit donc pas, comme le rappelle le discours présidentiel, d’opposer tradition et modernité, mais de rechercher des mécanismes permettant leur articulation dans le cadre de l’État de droit.

Les ancêtres : faire une place à la mémoire dans la République

C’est sans doute l’une des propositions les plus symboliques de cette ouverture de session : l’institution d’une Journée nationale fériée dédiée aux ancêtres. Cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de la mémoire, des traditions et de l’héritage ancestral dans la construction de la nation gabonaise.

Le Président du CESEC justifie cette initiative par un constat : de nombreuses sociétés consacrent des journées officielles à des événements religieux, historiques ou culturels qui participent à leur identité collective. Le Gabon pourrait, à son tour, consacrer une journée particulière à la mémoire de ses ancêtres.

Mais cette proposition ne repose pas uniquement sur une considération culturelle. Elle trouve également un fondement dans les références symboliques de la République.

Le préambule de la Constitution évoque en effet la responsabilité du peuple gabonais « devant Dieu, ses Ancêtres et l’Histoire », tandis que le troisième couplet de l’hymne national fait référence au temps heureux rêvé par les ancêtres.

La proposition du CESEC vise ainsi à donner une traduction institutionnelle à une dimension déjà présente dans l’imaginaire et les textes fondateurs de la Nation.

Une journée nationale des ancêtres : quel sens pour le Gabon contemporain ?

Au-delà de son caractère symbolique, l’instauration d’une Journée nationale des ancêtres pourrait devenir un moment de transmission intergénérationnelle et de réappropriation de l’histoire nationale.

Une telle journée pourrait être l’occasion de valoriser les langues, les traditions, les récits historiques, les savoirs traditionnels, les rites, les personnalités ayant marqué l’histoire des différentes communautés et, plus largement, le patrimoine immatériel gabonais.

Elle pourrait également contribuer à rapprocher les jeunes générations de leur histoire et à renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté nationale.

L’enjeu serait toutefois de concevoir cette journée dans un esprit républicain, inclusif et rassembleur. La mémoire des ancêtres ne devrait pas être enfermée dans une seule tradition ou une seule communauté. Elle pourrait devenir un espace commun permettant aux différentes composantes du Gabon de célébrer leurs héritages tout en affirmant leur appartenance à une même Nation.

C’est précisément dans cette perspective que le Président du CESEC insiste sur la nécessité de ne pas opposer tradition et modernité, mais de rechercher des propositions équilibrées et respectueuses des traditions tout en répondant aux exigences de modernisation de l’État.

Santé, terre et ancêtres : trois dimensions d’une même vision

À première vue, l’accès aux soins, la question foncière et la mémoire des ancêtres peuvent sembler relever de domaines différents. Pourtant, ils renvoient à une même interrogation : quel modèle de société le Gabon veut-il construire ?

La santé renvoie à la protection de la vie et à la dignité de l’individu.

La terre renvoie à l’identité, au patrimoine, à la sécurité juridique et à la cohésion sociale. Les ancêtres renvoient à la mémoire, à la transmission et à la continuité historique de la Nation.

Ces trois dimensions permettent ainsi de dessiner une conception du développement qui ne serait pas seulement économique, mais également sociale, territoriale, culturelle et humaine.

Le CESEC rappelle d’ailleurs que les thèmes retenus pour cette session ne constituent pas de simples sujets d’étude : ils touchent directement à l’avenir du pays. Le droit foncier concerne l’identité, le patrimoine, la paix sociale et le développement économique, tandis que l’accès aux soins relève du droit fondamental à la santé et à la vie.

Une invitation à repenser le développement national

À travers cette deuxième session ordinaire, le CESEC entend donc contribuer à une réflexion nationale qui articule modernisation, justice sociale et préservation de l’identité.

La proposition d’une Journée nationale des ancêtres constitue, à cet égard, un signal particulièrement fort. Elle pose une question essentielle : dans un Gabon engagé dans la transformation de ses institutions et de son économie, quelle place accorder à la mémoire de ceux qui ont précédé les générations actuelles ?

La réponse ne réside probablement ni dans un retour au passé ni dans l’effacement des traditions au nom de la modernité. Elle pourrait plutôt se trouver dans une capacité à construire une République moderne qui assume pleinement son histoire, protège son patrimoine et transmet à sa jeunesse la conscience de ses racines.
À travers les thèmes de la santé, de la terre et des ancêtres, le CESEC ouvre ainsi un débat qui dépasse le cadre de sa session. Il pose les fondations d’une réflexion plus large sur la souveraineté sanitaire, la souveraineté foncière et la souveraineté culturelle du Gabon.

Et c’est peut-être là l’un des enseignements majeurs de cette allocution : un pays ne construit durablement son avenir que lorsqu’il sait protéger sa population, sécuriser sa terre et honorer sa mémoire.

Par Dr Moulin Aymar MBINA YEMBI,

Directeur de Cabinet du Président du Conseil Economique Social Environnemental et Culturel (PCESEC)

 
GR
 

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