Silam, business et famille : comment le Français Solon aurait brouillé les frontières entre l’État et ses propres affaires
Chassé de la tête du centre d’interception de la présidence en mars dernier, le Français Jean-Charles Solon a quitté précipitamment le Gabon en juin avec sa famille. Une enquête d’Africa Intelligence met au jour un vaste réseau de sociétés liées à l’ancien responsable du Silam, dont certaines, dirigées par sa fille aînée ou sa propre sœur, auraient fourni du matériel ou facturé des prestations au centre qu’il dirigeait. Au cœur du dossier : une inquiétante confusion entre les intérêts privés de sa famille et ceux d’un service stratégique de l’État.

© GabonReview
Après treize années passées à la tête du Silam, le puissant centre gabonais d’interception et d’écoute de la présidence, Jean-Charles Solon a quitté le Gabon dans des circonstances qui interrogent. Remplacé début mars par le général Bernard Gnamankala, l’ancien fonctionnaire de la DGSE française a pris, à la mi-juin, un vol Ethiopian Airlines avec sa famille, sans être depuis revenu dans le pays.
Quelques semaines auparavant, Africa Intelligence l’avait interrogé sur l’existence d’une éventuelle enquête à son encontre. Jean-Charles Solon avait alors démenti toute procédure, affirmant respecter «les règles sur la protection du secret» et assurant bénéficier toujours de la confiance du président Brice Clotaire Oligui Nguema, au point d’évoquer une possible nomination comme «conseiller technique».
Son départ précipité, intervenu dans ce contexte, prend aujourd’hui une autre dimension, même si rien dans l’enquête ne permet d’affirmer qu’il cherchait à échapper à d’éventuelles poursuites judiciaires.
Le Silam privé de ses propres services
Selon Africa Intelligence, la présidence gabonaise aurait surtout découvert après le départ de Solon l’ampleur des activités privées développées parallèlement à ses fonctions officielles. L’ancien patron du Silam aurait constitué un véritable écosystème de sociétés au Gabon, au Maroc, aux Émirats arabes unis, en Suisse et en France. Certaines auraient fourni des équipements au centre d’interception, tandis que d’autres auraient presté pour l’administration gabonaise ou des entreprises implantées dans le pays.
Cette organisation aurait progressivement brouillé la frontière entre le service de renseignement et les intérêts commerciaux de son directeur. Plus troublant encore, des soupçons auraient émergé autour d’une possible marchandisation de flux de renseignements produits par le Silam au profit d’acteurs étatiques étrangers.
L’enquête décrit ainsi un système dans lequel certaines sociétés familiales jouaient le rôle d’intermédiaires du Silam, achetant du matériel de sécurité et d’interception auprès de fabricants occidentaux ou asiatiques avant de le refacturer au centre avec des marges plutôt confortables.
La famille au cœur du dispositif
La particularité du montage résiderait dans l’implication directe de la famille Solon. ST’Air Technologie, société française dirigée par sa fille aînée Jessica Solon-Courcel, aurait notamment servi de fournisseur au Silam. Sa sœur Annabelle Solon contrôlait, elle, Hyterions, société suisse spécialisée dans les technologies et les drones.
Ces entreprises auraient également travaillé avec des sociétés privées et des administrations étrangères, au risque de donner à certains interlocuteurs l’impression qu’ils traitaient directement avec le Silam ou la présidence gabonaise, alors qu’ils avaient en réalité affaire à des prestataires privés contrôlés par le directeur du centre.
La confusion aurait même été entretenue jusque dans les dénominations commerciales. Au Gabon, Milas Import-Export et la société immobilière Malis, des anagrammes de «Silam», auraient ainsi été utilisées dans cet environnement d’affaires. Africa Intelligence estime que ces appellations pouvaient laisser entendre aux clients qu’ils traitaient avec le centre d’écoute, pour des raisons supposées de discrétion.
Des intérêts privés jusque dans le renseignement
Autre pièce du dispositif : Optimum Drones Services (ODS), installé dans les locaux de STR Africa. Cette société disposait d’un parc de drones susceptible de servir à la fois aux activités du Silam et à des missions commerciales. Elle était par ailleurs liée à Hyterions.
Africa Intelligence évoque également CIPS, présentée comme un «véhicule financier» permettant de refacturer des prestations réalisées pour le Silam et de faciliter des transferts de fonds du Gabon vers le Maroc, où Solon aurait investi dans l’immobilier et des terrains agricoles.
Le dispositif aurait ainsi dépassé le seul secteur de la sécurité. Argustore, holding installée à Dubaï, est décrite comme la structure faîtière de cet «empire parapublic familial», tandis que d’autres actifs immobiliers et agricoles auraient été constitués au Gabon.
Au-delà des accusations et soupçons rapportés par Africa Intelligence, l’affaire pose donc une question majeure de gouvernance : comment un responsable d’un service aussi stratégique que le Silam a-t-il pu développer, pendant des années, un réseau d’affaires impliquant ses proches et susceptible de facturer des prestations à l’administration qu’il dirigeait ?
Le départ précipité de Jean-Charles Solon, après son remplacement, donne désormais à cette question une résonance particulière. D’autant que l’ancien patron du Silam n’est pas revenu au Gabon.
















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