HABANA

 

Sans en nier l’importance, on ne saurait réduire le remplacement d’Idriss Déby Itono à la «stabilité et à l’intégrité territoriale du Tchad». On doit en finir avec cette «confusion des genres, (cette) familiarité domestique louchant vers la privauté» pour penser aux Tchadiens et à leur devenir.

Accusée d’avoir soutenu les pires dictateurs, la France ferait fausse route en s’accommodant du CMT. ©AFP/Getty Immages

 

C’est, peut-être, un tournant dans les relations entre la France et son fameux «pré-carré». Depuis le décès d’Idriss Déby Itno et son remplacement par un conseil militaire de transition (CMT) dirigé par l’un de ses fils, beaucoup de choses ont été dites sur la sécurité au Sahel et la lutte contre le terrorisme. Sans nier l’importance de ces thématiques, on ne saurait réduire l’enjeu à la «stabilité et à l’intégrité territoriale du Tchad». Avant tout, on doit penser aux Tchadiens et à leur devenir. On doit demander aux G5 Sahel d’en finir avec les «préventions postcoloniales». Autrement dit, il faut sortir de cette «confusion des genres, (cette) familiarité domestique louchant vers la privauté», jadis dénoncées par François-Xavier Verschave.

Tous les doutes sont permis

Depuis toujours, la relation entre la France et le Tchad a été influencée par les imaginaires coloniaux. A l’aube des indépendances, la partie sud de ce pays était appelée «le Tchad utile», en référence aux plantations de coton rattachées à l’industrie textile française. Si elle tendait à hiérarchiser les régions, cette rhétorique exprimait du mépris vis-à-vis des peuples de l’est et nord. Durant la révolte du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) ou lors du conflit tchado-lybien et la mise en place du Gouvernement d’union nationale et de transition (GUNT), la France privilégia les hommes, se souciant peu des institutions. Par des alliances et mésalliances, elle apporta son appui à des personnalités bien connues de ses services secrets. De Ngarta Tombalbaye à Idriss Déby Itno en passant par Felix Malloum, Goukouni Oueddei ou Hissène Habré, tous les leaders tchadiens ont bénéficié de sa protection. Malgré leurs exactions, elle s’est montrée bienveillante avec eux, faisant peu de cas du sort des populations.

Les derniers événements semblent ne pas déroger à cette tradition. Ayant déploré la perte d’«un ami courageux», la France a laissé le sentiment de privilégier les relations interpersonnelles, au détriment de la coopération entre États. S’étant empressée de prendre «acte (…) de la mise en place d’un conseil militaire de transition», elle a donné l’impression de ne point se soucier de l’ordre constitutionnel. Même si Emmanuel Macron a, par la suite, dit être favorable à une «transition pacifique, démocratique et inclusive» et non à un «plan de succession», tous les doutes sont permis. Pourquoi parler de «transition» quand la Constitution prévoit un intérim ? Comment en garantir le caractère démocratique avec une junte peu respectueuse des textes ? Comment l’amener à se conformer à ses promesses quand les discussions confinent à l’entre-soi ? Ou quand la société civile et l’opposition sont marginalisées ?  N’est-ce pas le prélude à une légitimation d’un pouvoir usurpé au moyen d’une parodie d’élections ? En tout cas, l’histoire du continent est riche de cas similaires.

S’ouvrir au peuple tchadien

Sauf à vouloir ruser avec les principes, on ne peut laisser le CMT conduire une «transition». Ni sa composition, ni le profil de ses membres ni son projet de charte ne permettent d’envisager l’avenir avec sérénité. Pourquoi un militaire sans légitimité aurait-il le pouvoir de nommer les membres des organes de transition ? En hommage à son paternel ? Sur quelle base une période de 18 mois a-t-elle été arrêtée ? Ne faut-il pas plutôt inviter le CMT à organiser, dans les plus brefs délais, un «dialogue national inclusif» puis à confier la transition à une autorité civile issue de ces assises ? Après tout, les militaires n’ont pas vocation à faire de la politique. Ne faut-il pas le leur rappeler ? Surtout dans un contexte où l’opposition continue d’exiger un «retour à l’ordre constitutionnel».

Accusée d’avoir pris en otage le destin du peuple tchadien, la communauté internationale aurait tort de ne pas se remettre en cause. Accusée d’avoir soutenu les pires dictateurs, la France ferait fausse route en s’accommodant du CMT. Comme le recommandaient, en 2013, Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, elle doit «rompre avec la Françafrique». Elle doit privilégier les relations d’État à État et mettre l’accent sur les synergies entre forces sociales. Au lieu d’adouber le fils d’un «ami», elle doit s’ouvrir au peuple tchadien. Au lieu d’accompagner les militaires, elle gagnerait à traiter avec les institutions établies, y compris l’Assemblée nationale dissoute, l’opposition politique, la société civile et même les rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Autrement, elle retombera dans les errements du passé. Pour son plus grand malheur et celui du peuple tchadien. Mais pour le bonheur de Mahamat Déby Itno et ses acolytes.

 
GR
 

8 Commentaires

  1. Irène ONDO dit :

    La photo en elle même dit tout : regardez l’air ironique de ce président français. C’est le genre d’hommes que la France aime à la tête de nos Etats d’Afrique. En aucun cas, elle aime nos intellectuels.

  2. Diarra dit :

    Ces africains que nous sommes ne pouvons vraiment pas dire non à cette France, mettre fin à son hégémonie sur nos pays et construire enfin notre Continent pour qu’il devienne aussi une puissance qui pourra rivaliser avec les autres Continents ? C’est quoi cette attitude à vouloir demeurer des éternels mendiants de l’Occident quand on sait qu’ils n’ont pas nos richesses naturelles ? Réveillez vous peuples d’Afrique.

  3. Yvon dit :

    Pauvre France sans avenir sans l’Afrique. Son déclin ne fait que commencer. Ce sera maintenant à l’Afrique d’aider les français. Et nous le ferons sans duplicité comme eux.

  4. Ernest dit :

    Les africains qui veulent devenir président, dans un des pays ayant été géré par un dictateur via la francafrique, doivent refuser qu’on leur colle l’étiquette de dictateurs comme leurs prédécesseurs. Et donc être toujours dès modèles pour leurs peuples.

    Mais la meilleure des solutions serait quand même un pouvoir partagé. L’unique président d’un état devient un modèle de gouvernance obsolète.

  5. Le Patriote dit :

    Arrêtons de pleurnicher. Nous passons trop de temps à dénoncer les agissements de la France en Afrique. A la fin, tous les articles se ressemblent. On retrouve les mêmes introductions, les mêmes développements et les mêmes conclusions lorsqu’elles existent. Pourtant, s’il y a une chose que tous les Gabonais ont bien compris, c’est que la France est la source de tous nos malheurs. Alors, au lieu de chercher toujours à faire croire que BOA est mort, pourquoi n’organisons nous pas des marches à Libreville et dans les provinces pour demander à la France de libérer le Gabon ? Pourquoi les activistes gabonais ne marchent ils pas à Paris pour demander à la France de libérer le Gabon ? Ces mouvements de contestation pourront toucher l’opinion française. Les élections présidentielles en France c’est en 2022. Si Macron veut être réélu, il sera obligé de faire un geste, car le cynisme de la France en Afrique va monopoliser les débats, eu égard au drame de l’immigration.

    • Gabonreviewadmin dit :

      Vous dites absolument nimporte quoi en écrivant « On retrouve les mêmes introductions, les mêmes développements et les mêmes conclusions lorsqu’elles existent. » On voit pourtant que vous faites inlassablement le copié-collé du même post que vous placez ici partout où l’on indexe un tantinet la France.

      S’il est normal que ce pays ne roule que pour ses intérêts, il est tout aussi normal que son soutien aux naufrageurs de l’Afrique soit dénoncé.
      La rédaction de Gabonreview vous demande d’organiser et prendre vous-même la tête d’une marche, plutôt que de la demander aux autres, notamment aux « activistes » gabonais de France. Mais, nous pensons sincèrement que vous devez être Français et ne le ferez jamais.
      Merci de continuer à nous suivre.

    • Yvon dit :

      @Le Patriote, parce que l’opinion française ne se rend pas compte depuis plus de 60 ans que les peuples d’Afrique souffrent des dictateurs imposés par la francafrique ? Dites plutôt que ce peuple français est rempli d’hypocrisie comme ses dirigeants. Ce serait plus vrai d’écrire ça. Bonne soirée au peuple gabonais et africains épris de liberté.

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