[Tribune] Iboga : 1 382 dépôts de brevets dans le monde, l’urgence d’une réponse gabonaise
Une étude mondiale inédite, menée par Porta Sophia pour Blessings of the Forest et l’Indigenous Medicine Conservation Fund, recense 1 382 dépôts de brevets liés à l’iboga à travers le monde, dont 380 aux seuls États-Unis contre à peine 20 pour l’ensemble du continent africain. Parmi les 256 demandes jugées les plus menaçantes pour les savoirs traditionnels, plus de la moitié portent sur le traitement de l’addiction, un usage ancestral documenté depuis des générations au Gabon. Le président de BOTF-Gabon, Yann Guignon, appelle, dans cette tribune, les autorités gabonaises à une mobilisation urgente pour ne plus subir, mais gouverner, l’exploitation scientifique et commerciale de leur patrimoine.

Des centaines de brevets déposés en Amérique du Nord et en Europe, à peine une poignée en Afrique : la carte symbolique d’un déséquilibre que l’étude Porta Sophia documente chiffres à l’appui. (Illustration générée par intelligence artificielle) © GabonReview

Yann Guignon est consultant franco-gabonais, fondateur et président de l’ONG Blessings Of The Forest (BOTF), dédiée à la conservation du patrimoine naturel et culturel des peuples autochtones du Gabon, notamment autour de l’iboga. © D.R.
Une étude mondiale inédite réalisée par Porta Sophia pour l’ONG Blessings of the Forest et leur partenaire, le Fonds de Conservation des Médecines Indigènes (IMCF), révèle l’ampleur des revendications de propriété intellectuelle entourant l’iboga et ses composés. Ses conclusions doivent servir d’électrochoc au Gabon.
Le monde n’attend pas le Gabon.
Alors que l’iboga est utilisé depuis des générations dans les pratiques thérapeutiques, spirituelles et cérémonielles du Gabon, des entreprises, des universités et des centres de recherche situés principalement hors d’Afrique multiplient depuis plusieurs décennies les dépôts de brevets liés à cette plante et à ses alcaloïdes.
Pour la première fois, une étude menée par l’organisation Porta Sophia, en collaboration avec Blessings of the Forest — BOTF — et l’Indigenous Medicine Conservation Fund — IMCF — dresse un panorama mondial de cette activité. Elle repose sur l’examen approfondi des revendications contenues dans les documents de brevets publics.

380 dépôts aux États-Unis contre seulement 20 dans toute l’Afrique. © D.R.
Des chiffres qui interpellent
L’étude recense 1 382 dépôts de brevets, représentant 273 inventions distinctes. Parmi celles-ci, 57 inventions ont été considérées comme les plus menaçantes pour les connaissances traditionnelles liées à l’iboga.
Sur les 256 dépôts appartenant à cette catégorie de menace la plus élevée, 21 sont actuellement en vigueur, 43 sont encore en cours d’examen et 192 ont expiré ou ont été abandonnés. Tous les dépôts ne présentent donc pas le même danger juridique, mais leur accumulation révèle l’importance économique et scientifique désormais accordée à l’iboga.
Le résultat le plus frappant concerne les usages revendiqués : 155 des 256 dépôts les plus menaçants portent sur le traitement de l’addiction, du sevrage ou de la dépendance, précisément l’un des usages traditionnels les plus anciens et les mieux documentés de l’iboga.
Plus troublant encore, 224 de ces 256 dépôts mentionnent eux-mêmes les savoirs autochtones, la médecine traditionnelle ou la plante dont sont issus les composés revendiqués. L’origine africaine et traditionnelle de ces connaissances n’est donc pas une simple interprétation : elle est reconnue dans les documents déposés par les demandeurs eux-mêmes.
Presque tout se joue hors d’Afrique
Les États-Unis concentrent à eux seuls 380 dépôts, suivis des demandes internationales et européennes. À l’inverse, seuls 20 dépôts ont été recensés en Afrique, dont seulement deux à travers l’OAPI, l’organisation régionale de propriété intellectuelle dont le Gabon est membre.
La dynamique s’accélère : 436 dépôts ont été enregistrés entre 2020 et 2025, soit presque autant que les 498 dépôts recensés pendant toute la décennie 2010. Le rythme annuel actuel est ainsi considérablement supérieur à celui des décennies précédentes.

Accélération des dépôts depuis les années 2000. © D.R.
Une alerte, pas un rejet de la recherche
Cette étude ne signifie pas que tous les brevets identifiés sont valides, applicables ou abusifs. Elle ne constitue pas davantage un avis juridique. Un brevet délivré aux États-Unis ou en Europe ne s’applique pas automatiquement au Gabon, et certaines inventions peuvent relever d’innovations scientifiques légitimes.
Mais le constat reste sans appel : pendant que le Gabon débat encore de la protection et de la valorisation de son patrimoine, le reste du monde documente, transforme, finance et revendique des droits autour de l’iboga.
Pour BOTF, cette étude doit désormais servir de base à une mobilisation nationale : surveillance permanente des brevets, expertise juridique auprès de l’OAPI, documentation prudente des antériorités, participation effective des détenteurs de savoirs traditionnels, soutien à la recherche gabonaise, transformation locale et partage juste des bénéfices.
Le Gabon ne doit pas seulement être reconnu comme le pays d’origine de l’iboga. Il doit devenir un acteur central de sa gouvernance scientifique, culturelle, juridique et économique.
Le rapport de synthèse, le document méthodologique et la base mondiale des brevets peuvent être consultés sur le site de Blessings of the Forest : https://blessingsoftheforest.org/patent-database-5909/
Par Yann Guignon, Président de Blessings of the Forest, BOTF-Gabon















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