L’iboga est en train de devenir un enjeu de rivalités feutrées entre institutions gabonaises, chacune tentée de s’approprier un dossier que le monde entier convoite déjà. Pendant que les uns et les autres se disputent la maîtrise du sujet, des puissances étrangères avancent leurs pions et organisent conférences et partenariats sur le sol gabonais. Dans cette Tribune libre, l’ONG Blessings Of The Forest – Gabon exhorte les institutions publiques concernées à dépasser leurs querelles de positionnement et appelle à la tenue urgente d’Assises nationales de l’iboga, seules à même de réconcilier les forces vives du pays autour d’une stratégie commune.

Le risque n’est plus seulement la biopiraterie. Il est aussi celui de voir d’autres construire l’avenir de notre patrimoine pendant que nous débattons encore de son organisation». Il n’y a qu’un seul iboga. «Et qu’il n’y a qu’un seul Gabon.» © Illustration générée par IA, à des fins symboliques / GabonReview

 

Créée en 2015, BOTF est une ONG dédiée à la préservation et à la valorisation équitable du patrimoine naturel et culturel des peuples autochtones du Gabon, au bénéfice des communautés locales. Elle a toujours joué un rôle clé dans la préservation et la valorisation de l’Iboga. © D.R.

Le monde avance à grande vitesse autour de l’iboga. Le Gabon dispose aujourd’hui d’une occasion historique de reprendre pleinement la maîtrise de son patrimoine naturel, culturel et scientifique. Mais cette opportunité ne pourra être saisie que si le pays parle enfin d’une seule voix.

L’année 2026 restera sans doute comme un tournant dans l’histoire de l’iboga. Jamais cette plante emblématique du patrimoine gabonais n’a suscité autant d’intérêt à travers le monde. Les recherches scientifiques s’accélèrent, les essais cliniques progressent, les brevets se multiplient, les investissements augmentent et les grandes puissances observent désormais avec attention son potentiel médical, économique, culturel et stratégique.

Face à cette accélération, le Gabon a lui aussi franchi une étape historique. En déclarant l’iboga patrimoine stratégique national, l’État a affirmé sa volonté de protéger cette ressource, les savoirs traditionnels qui lui sont associés et d’organiser un partage juste et équitable des bénéfices issus de sa valorisation. Le décret adopté en Conseil des ministres prévoit notamment un encadrement de l’accès, de la recherche, de la transformation, de la commercialisation et de l’exportation de l’iboga, ainsi que la création d’un Fonds souverain destiné à soutenir le développement de cette filière stratégique.

Cette décision mérite d’être saluée. Elle marque une rupture majeure et envoie au monde un message clair : le Gabon entend désormais exercer pleinement sa souveraineté sur l’un des éléments les plus précieux de son patrimoine.

Mais une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle soit mise en œuvre avec détermination, cohérence et dans un esprit de rassemblement.

Aujourd’hui, de nombreuses institutions publiques se mobilisent sur ce dossier : le CESEC, l’AGADEV, la Vice-Présidence du Gouvernement, ainsi que plusieurs ministères, notamment ceux de la Culture, des Eaux et Forêts, de la Santé, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, de l’Agriculture et de l’Industrie. Cette mobilisation témoigne d’une prise de conscience collective de l’importance stratégique de l’iboga. C’est une excellente nouvelle.

Mais elle révèle aussi une évidence : l’iboga dépasse les compétences de chacune de ces institutions. Il est à la fois un patrimoine culturel, une ressource forestière, un sujet de santé publique, un objet de recherche scientifique, une filière agricole, une opportunité industrielle, un levier économique, un enjeu diplomatique et un symbole de souveraineté nationale. Aucun acteur, aussi légitime soit-il, ne peut porter seul un sujet d’une telle ampleur.

Le véritable défi n’est donc pas de savoir qui dirigera le dossier. Il est de savoir comment le Gabon peut construire une gouvernance capable de fédérer toutes ces compétences autour d’une vision commune.

L’électrochoc est venu cette année d’un constat qui devrait tous nous interpeller. Des organisations internationales ont organisé au Gabon deux conférences consacrées à l’iboga avant même que notre pays n’ait réuni ses propres Assises nationales afin d’établir un état des lieux partagé, de rassembler l’ensemble des parties prenantes et de définir une stratégie nationale portée d’une seule voix. Que ces initiatives aient été animées par une volonté de coopération ou répondent à d’autres logiques importe finalement moins que la leçon qu’elles nous adressent : le monde s’organise déjà autour de l’iboga pendant que le Gabon cherche encore la meilleure manière de coordonner ses propres forces.

Il ne s’agit pas de fermer notre pays aux partenariats internationaux. Bien au contraire. Le Gabon a besoin de chercheurs, d’investisseurs, d’entreprises et d’alliés ayant le respect de sa souveraineté et souhaitant construire avec lui des collaborations durables. Mais un partenariat équilibré suppose qu’une nation sache d’abord où elle veut aller. On ne peut négocier sereinement avec le reste du monde lorsque l’on ne dispose pas encore d’une vision nationale pleinement partagée.

L’histoire de l’Afrique devrait nous rendre particulièrement vigilants. Trop souvent, nos ressources naturelles et nos savoirs traditionnels ont créé davantage de richesse ailleurs que sur le continent lui-même. Aujourd’hui, les rapports de force ne passent plus par la conquête militaire ; ils se jouent dans les laboratoires, les brevets, les investissements, les normes internationales, les chaînes de valeur et la maîtrise de la propriété intellectuelle. Le risque n’est plus seulement la biopiraterie. Il est aussi celui de voir d’autres construire l’avenir de notre patrimoine pendant que nous débattons encore de son organisation.

C’est pourquoi l’organisation rapide des Assises nationales de l’iboga apparaît aujourd’hui comme une priorité. Non comme une conférence supplémentaire, mais comme l’acte fondateur d’une stratégie nationale. Elles devraient réunir autour d’une même table l’ensemble des institutions concernées, les représentants des communautés locales, les détenteurs des savoirs traditionnels, les différentes familles des rites gabonais, les chercheurs, les universités, les opérateurs économiques, la société civile et les partenaires internationaux désireux de contribuer au développement de cette filière dans le respect des intérêts du Gabon.

Ces Assises ne devraient pas chercher à désigner un vainqueur institutionnel. Elles devraient permettre de bâtir une gouvernance claire, de définir les responsabilités de chacun, d’accélérer la mise en œuvre du décret, de renforcer la recherche nationale, de structurer une filière durable et de porter enfin une parole commune sur la scène internationale.

Monsieur le Président de la République, en faisant de l’iboga un patrimoine stratégique national, vous avez posé un acte fondateur. Aujourd’hui, un nouveau cap pourrait être franchi en réunissant personnellement l’ensemble des parties prenantes afin de dépasser les logiques de concurrence, de transformer les complémentarités en force collective et de donner au Gabon une stratégie unifiée à la hauteur de cet enjeu historique.

L’iboga est bien davantage qu’une plante. Il est un héritage transmis depuis des générations, une mémoire vivante, un symbole de notre identité et peut-être l’une des plus grandes opportunités scientifiques, économiques, culturelles et diplomatiques de l’histoire contemporaine du Gabon.

L’histoire offre parfois à une nation un rendez-vous qu’elle ne rencontre qu’une seule fois. L’iboga est peut-être celui de notre génération.

Nous pouvons choisir de laisser les divisions ralentir notre élan collectif, ou décider de nous rassembler pour écrire ensemble une nouvelle page de notre histoire.

Parce qu’il n’y a qu’un seul iboga.

Et qu’il n’y a qu’un seul Gabon.

Signé : ONG Blessings Of The Forest – Gabon

 

 

 

 
GR
 

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