[Tribune] La 5ème République dans le piège de ses propres contradictions
La déclaration d’Ali Bongo du 3 juin dernier a ouvert une brèche dans la narration officielle qui sert de socle à l’ordre politique né du 30 août 2023. Des décrets de janvier 2021 aux conclusions du collège médical de 2023, Michel Ongoundou Loundah*, président du parti REAGIR et ancien sénateur de la Transition, ausculte méthodiquement, dans cette tribune libre, les failles d’un récit officiel sous pression.

Ali Bongo Ondimba, le 2 avril 2023, lors des cérémonies marquant le 55e anniversaire du PDG, première fois qu’il évoquait publiquement l’AVC subi en 2018. © D.R.

*Figure politique gabonaise contemporaine, ancien sénateur de la Transition, Michel Ongoundou Loundah est le président du parti «Réappropriation du Gabon, de son Indépendance, pour sa Reconstruction» (REAGIR). © D.R.
Il est des questions dont la simplicité suffit à ébranler les certitudes les mieux installées. Dans sa déclaration du 3 juin, Ali Bongo Ondimba n’a pas seulement rompu le silence. Il a mis en lumière une contradiction fondamentale au cœur du récit qui sert, depuis bientôt trois ans, de justification politique au coup d’État du 30 août 2023.
Il faut dire que la veille, sur France 24, son tombeur, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, décrivait un chef de l’État réduit au rôle de simple figurant, privé de toute capacité de décision et dominé par un « shadow cabinet ». La réplique du fils d’Omar Bongo n’a pas tardé. Elle tient en une question aussi simple que redoutable : « Qui l’a nommé ? Qui l’a placé à la tête de la Garde républicaine ? »
En quelques mots, c’est toute l’architecture argumentative du CTRI qui se retrouve confrontée à ses propres contradictions. Car si le président d’alors n’exerçait plus aucune autorité, comment expliquer que ses décisions aient produit les carrières, les grades et les responsabilités dont se prévalent aujourd’hui ceux qui l’accusent d’avoir été absent du pouvoir ?
Cette interrogation est loin d’être anecdotique. Elle touche au fondement même de la légitimité politique revendiquée depuis le 30 août 2023.
L’impasse logique
Depuis la sortie d’Ali Bongo, le pouvoir UDB-PDG-CTRI se trouve face à une contradiction difficile à surmonter. Pour justifier le coup d’État, il affirme qu’il existait une vacance effective du pouvoir et une incapacité durable à gouverner. Mais pour légitimer son propre parcours, il est contraint de reconnaître la validité des décisions qui ont conduit à la promotion de plusieurs de ses principaux responsables. Il est difficile de soutenir que l’autorité présidentielle était devenue fictive tout en continuant à tirer profit des actes qu’elle a produits. La question posée par Ali Bongo est donc d’abord une question de cohérence. Soit les décisions prises durant cette période étaient valides, soit elles ne l’étaient pas. Elles ne peuvent être considérées comme nulles lorsqu’il s’agit de discréditer leur auteur et parfaitement valables lorsqu’il s’agit de justifier les carrières de leurs bénéficiaires.
La preuve de l’embarras provoqué par cette interrogation réside dans la mobilisation quasi immédiate de plusieurs soutiens du pouvoir, accourus opportunément pour défendre la version officielle. Mais leur empressement produit l’effet inverse de celui recherché. Au lieu de dissiper le doute, il le nourrit. Lorsqu’une vérité a besoin d’autant de béquilles, c’est souvent qu’elle peine à tenir debout. À moins que l’on ne soit face au vieux syndrome de la corde qui soutient le pendu.
L’énigme des décrets de janvier 2021
L’affaire devient plus sensible encore lorsqu’elle conduit aux décrets et tableaux d’avancement de janvier 2021.
« Qui a falsifié la signature du président de la République ? Qui a bénéficié des décrets pris au mois de janvier 2021 ? ». Ces deux questions renvoient directement aux textes qui ont consacré la promotion de plusieurs officiers supérieurs et généraux appelés à jouer un rôle déterminant dans les événements du 30 août 2023. Parmi eux figurent plusieurs responsables aujourd’hui au sommet de l’appareil d’État et de la hiérarchie militaire.
Deux possibilités existent. Les décrets sont authentiques et la thèse d’un président totalement absent des affaires de l’État s’en trouve sérieusement affaiblie. Ou bien ils ont été signés frauduleusement, auquel cas une question juridique majeure surgit : que deviennent les promotions, nominations et responsabilités qui en découlent ?
Dans les deux hypothèses, la question mérite davantage qu’un simple silence.
L’énigme du collège médical
Une autre contradiction mérite d’être examinée. Quelques semaines avant l’élection présidentielle d’août 2023, un collège de médecins avait officiellement conclu à l’aptitude physique, mentale et intellectuelle d’Ali Bongo à briguer un nouveau mandat. Pourtant, depuis le 30 août 2023, les nouvelles autorités soutiennent régulièrement que le président déchu n’était plus en mesure de gouverner le pays.
La question est donc inévitable : si Ali Bongo était réellement inapte à exercer les fonctions présidentielles, pourquoi aucune procédure n’a-t-elle été engagée contre les médecins qui l’ont déclaré apte ? Pourquoi aucun d’entre eux n’a-t-il été poursuivi pour avoir induit en erreur les institutions de la République ?
Ou bien le collège médical a correctement évalué l’état du président et sa candidature respectait les exigences légales. Ou bien son appréciation était erronée. Dans cette hypothèse, l’absence de toute recherche de responsabilité demeure difficile à comprendre.
Près de trois ans après le coup d’État, aucun rapport n’a été rendu public, aucune enquête n’a été annoncée et aucune poursuite engagée contre les praticiens concernés.
Le défi de la cohérence institutionnelle
Ces contradictions dépassent le simple débat politique. Elles concernent la cohérence même de l’État. En effet, toute autorité repose sur une continuité juridique minimale. Lorsqu’un pouvoir affirme qu’un président était incapable de gouverner tout en continuant à reconnaître les effets juridiques de ses décisions, il fragilise inévitablement son propre récit.
La crédibilité d’un État ne repose pas seulement sur sa capacité à exercer le pouvoir. Elle repose aussi sur sa capacité à l’expliquer de manière cohérente. Or, près de trois ans après les faits, plusieurs zones d’ombre demeurent sans réponse.
L’heure des clarifications
Le débat soulevé par Ali Bongo appelle des réponses simples et précises :
- Les décrets de janvier 2021 sont-ils authentiques ou non ?
- Si leur signature a été falsifiée, quelles conséquences juridiques et politiques le pouvoir actuel entend-il en tirer ?
- Si ces actes étaient réguliers, sur quoi repose alors la thèse d’une vacance durable du pouvoir ?
- Le collège médical ayant déclaré Ali Bongo apte à l’élection de 2023 a-t-il dit vrai ou non ?
- Si ce collège s’est trompé, pourquoi aucun de ses membres n’a-t-il jamais été inquiété ?
Certes, les discours évoluent, les circonstances changent et les équilibres politiques se déplacent. Mais les documents, les signatures, les décisions administratives et les procédures officielles demeurent.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui gouverne aujourd’hui le Gabon. Elle est de savoir si le récit qui fonde l’ordre politique né du 30 août 2023 peut encore résister à l’examen des faits. Car un pouvoir peut survivre longtemps aux critiques. Mais il survit plus difficilement à ses propres contradictions.
Par Michel ONGOUNDOU LOUNDAH
Président du parti REAGIR, Ancien Sénateur de la Transition













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