Dans un paysage médiatique saturé de prises de parole institutionnelles, la tentation est grande de confondre visibilité et action, présence numérique et légitimité politique. C’est cette dérive, progressive, structurelle, et désormais difficile à corriger, qu’interroge ici Ike Ngouoni Aïla Oyouomi, ancien porte-parole de la présidence gabonaise et président du cabinet de conseil stratégique AILA. Fort d’une expérience au cœur des appareils de communication publique, il pose un diagnostic lucide sur les effets pervers d’une parole institutionnelle devenue continue, immédiate et performative, au détriment de la substance et du temps long que réclame toute action publique sérieuse.

Quand le dispositif médiatique éclipse le fait réel : la forêt des micros relègue en arrière-plan le chantier que personne ne regarde vraiment. © GabonReview/Illustration IA

 

Fondateur cabinet de conseil stratégique AÏLA, Ike Ngouoni Aïla Oyouomi* est un ancien haut responsable gabonais. Il a servi comme porte-parole adjoint de la présidence de la République du Gabon entre 2017 et 2019. © D.R.

Ce matin, en regardant défiler des dizaines de vidéos de responsables publics, bien produites, bien réalisées, bien diffusées, j’ai eu une pensée simple : tout ça, pour quoi dire ?

La question n’est pas pourquoi ils en font autant. La question est pourquoi nous continuons à les regarder.

Je pose cette question sans mépris et sans nostalgie. J’ai consacré une partie de ma vie à la communication, dans le secteur privé, dans les institutions et au plus près de la décision publique. J’ai moi-même participé à cette évolution. C’est précisément pour cette raison que certaines de ses conséquences m’interrogent.

Car le sujet n’est pas la vidéo. Le sujet est ce qu’elle est progressivement devenue.

Pendant longtemps, la parole institutionnelle était rare. Les entreprises communiquaient par des campagnes, les administrations par des communiqués, les responsables publics par des conférences de presse. Et c’est souvent cette rareté qui lui donnait sa valeur.

Aujourd’hui, chacun est devenu son propre média. La parole institutionnelle n’a plus besoin d’intermédiaires pour exister et circuler. Cette évolution est une révolution réelle. Elle a démocratisé la parole, rapproché les citoyens des institutions, permis de contourner certains filtres.

Mais elle a aussi créé une tentation nouvelle : confondre communication et action.

Les plateformes récompensent la fréquence, la présence, la réaction immédiate. Elles sont moins généreuses avec la nuance, la complexité ou le temps long. Progressivement, nous avons commencé à confondre visibilité et influence, présence et légitimité, exposition et autorité. L’apparition est devenue une forme de performance. Être vu est parfois devenu presque aussi important qu’agir.

Cette confusion modifie profondément notre rapport au temps.

Les réseaux sociaux vivent dans l’instant. Une publication, une réaction, une émotion, et le regard passe ailleurs. Or les politiques publiques appartiennent à un autre univers. Une réforme éducative produit ses effets plusieurs années plus tard. Une transformation économique parfois une décennie. La démocratie elle-même est lente, non par faiblesse, mais par nécessité. Elle discute, négocie, arbitre, corrige et recommence. Pourtant, nous demandons de plus en plus aux responsables publics de satisfaire les exigences du temps numérique. La patience est devenue suspecte. Le délai, un aveu d’échec.

Il y a quelques jours disparaissait Edgar Morin. Je repensais à son invitation constante à penser la complexité, plus nécessaire que jamais dans des sociétés où les problèmes se densifient pendant que les formats se raccourcissent. Énergie, dette, intelligence artificielle, souveraineté, transformation économique : aucun de ces sujets ne tient dans une vidéo de trente secondes. Et pourtant ce sont ces formats qui structurent aujourd’hui une grande partie du débat public, en Afrique comme ailleurs. À force de simplifier le réel, on ne le rend pas plus compréhensible. On le rend plus frustrant. Les problèmes restent complexes pendant que les solutions présentées paraissent toujours plus simples. Cette contradiction nourrit l’incompréhension, puis la déception, puis la défiance.

On parle souvent d’une crise de l’attention. Je me demande si ce n’est pas une crise plus profonde : une crise de la durée. Une difficulté croissante à accepter que certaines transformations prennent du temps. Qu’un État ne se réforme pas en quelques semaines. Qu’une économie ne bascule pas en quelques mois. Qu’une société ne change pas au rythme des notifications.

Aucune nation ne se développe à la vitesse d’un scroll.

Il faut nommer une réalité que les discours sur la communication évitent soigneusement. Entre deux élections, les acteurs publics ont besoin de mesurer leur existence politique. En Occident, ce sont les sondages. En Afrique, où les instituts de sondage sont rares et les mobilisations coûteuses, ce sont les likes, les followers, les partages. Le numérique est devenu le thermomètre de la popularité, et donc un instrument de survie politique.

Ce n’est pas de la vanité. C’est une logique structurelle. Et c’est précisément ce qui rend le problème si difficile à résoudre.

Car lorsque la communication sert à mesurer et entretenir la popularité plutôt qu’à rendre compte de l’action, elle nourrit ce que les Grecs appelaient l’hubris : cette illusion que les likes valident les décisions, que la visibilité produit la légitimité, que le nombre de followers dit quelque chose sur la qualité du gouvernement. Une communication qui refuse de nommer cette réalité parle de forme là où le problème est de nature.

Le véritable danger n’est pas que les responsables publics produisent des vidéos. C’est qu’ils finissent par croire que montrer l’action équivaut à produire l’action. Que documenter un déplacement équivaut à résoudre un problème. Qu’à ce moment-là, la communication cesse d’accompagner l’action pour commencer à s’y substituer.

Nous n’avons pas seulement un problème d’attention. Nous avons un problème de substance.

Dans un monde saturé d’images, la rareté n’est plus la visibilité. La rareté est devenue la substance. Et aucune société ne peut durablement prospérer lorsque les signes finissent par prendre le pas sur les résultats.

Je ne plaide pas pour moins de communication. Je plaide pour une autre communication. Une communication qui explique davantage qu’elle ne met en scène, qui rende compte plutôt qu’elle ne célèbre.

Elle repose sur un principe simple : inverser la séquence. Ne plus annoncer l’intention avant de produire le résultat. Cela ne condamne pas le politique au silence sur sa vision. Fixer un cap, donner un sens à l’effort collectif, nommer l’horizon : c’est le propre du leadership. Mais l’ambition se mesure à la clarté d’une trajectoire, pas à l’accumulation de promesses sans lendemain. Laisser l’action faire du bruit par elle-même. Ne communiquer que sur ce qui existe déjà.

C’est à cette condition que la parole publique retrouvera ce qu’elle a perdu : sa rareté. Et avec elle, son autorité.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Président, AILA — Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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