Baptiser un édifice public n’est jamais un acte anodin. C’est un choix politique, un message à la nation, une manière de façonner la mémoire collective.

Moins de trois ans après la chute de la dynastie Bongo, son fondateur Omar Bongo a été célébré avec faste. Or, quand les citoyens évoquent les «56 ans de désordre», ils interrogent aussi l’héritage d’Omar Bongo. © GabonReview (montage)/Rfi/Patrick Aventurier

 

Inattendu retournement de l’histoire. Moins de trois ans après la chute de la dynastie Bongo, son fondateur a été célébré avec faste. Dimanche 3 mai, le Palais des congrès a été baptisé du nom d’Omar Bongo. Selon la rhétorique officielle, il s’agissait de saluer la mémoire d’un «apôtre de la paix», artisan de médiations internationales. L’argument n’est pas dénué de fondement. Mais il ne saurait suffire. Après tout, le bilan d’un homme d’Etat ne se résume pas à sa politique étrangère, aussi active soit-elle. Il s’évalue d’abord à l’aune des réalisations au bénéfice de son peuple. Or, sur ce plan, l’ancien président de la République avait dressé un réquisitoire d’une rare sévérité. Le 2 décembre 2007, dans un discours aux accents testamentaires, il dressa un bilan peu reluisant de son régime. Sans détour, il dénonça la mal-gouvernance et le sectarisme. «Le Gabon est aujourd’hui affaibli par l’ethnisme, le clientélisme, l’affairisme, la corruption, la politisation outrancière et le népotisme qui ont gangrené les pouvoirs publics», avait-il martelé.

Mémoire sélective

Près de 20 ans plus tard, ces mots n’ont rien perdu de leur force. Peut-on faire comme s’ils n’avaient jamais été prononcés ? Peut-on feindre d’y lire le point d’une ère nouvelle ? Bon gré mal gré, on doit l’admettre : quand les citoyens évoquent les «56 ans de désordre», ils ne pointent pas seulement les errements d’Ali Bongo. Ils interrogent aussi l’héritage d’Omar Bongo. Quand ils dénoncent le «kounabélisme», ils ne mettent en cause un homme : ils visent un système, une culture politique forgée dans la durée. Sous le parti unique, entre 1967 et 1990, la concentration du pouvoir et le culte du chef furent érigés en principes cardinaux. Certes, des projets furent conduits, des infrastructures réalisées. Mais à quel prix ? Derrière les réalisations, combien de gaspillages, d’injustices et d’opportunités manquées ? Le temps a passé, les régimes ont changé, mais les maux se sont enracinés. Aujourd’hui encore, ils gangrènent la vie publique. Dès lors, peut-on les relativiser ? Ou les effacer en faisant montre d’une mémoire sélective ?

Sous Omar Bongo, entre 1991 et 2009, la Constitution fut modifiée à cinq reprises. À chaque fois, la finalité était la même : cadenasser le jeu politique pour lui garantir un maintien au pouvoir. Pendant ce temps, les infrastructures se dégradaient, l’économie s’essoufflait, les inégalités se creusaient, le népotisme s’installait. Là encore, il l’admit de façon explicite. «Cela fait longtemps que les plus méritants ne sont plus récompensés», lança-t-il à l’occasion de ses 40 ans de pouvoir, appelant à une réhabilitation de l’éthique, de l’effort, de la rigueur et de l’honnêteté. L’intention était noble. Mais elle resta sans lendemain. Conséquence : les pratiques ne changèrent pas.

Prolongement et aboutissement

Sous Omar Bongo, l’exécutif s’est trop souvent distingué par une certaine inertie. Régulièrement proclamée, l’ouverture se réduisit à des débauchages politiciens. Convoquée à grand renfort de discours, la participation citoyenne se dilua dans des arrangements de circonstance. Quant à la lutte contre la corruption, elle ne dépassa jamais le stade de la déclaration d’intention. Le culte du secret, les compromissions d’arrière-cour et les équilibres clientélistes prirent systématiquement le pas sur l’intérêt général. Dans un tel contexte, ni les services publics ni le mécanisme de redistribution de la richesse ne pouvaient fonctionner. Héritier de ce système, arrivé au pouvoir dans des conditions controversées, Ali Bongo n’a pu ni le réformer ni le transformer. Il en a, au contraire, accentué les travers. Jugé calamiteux, son bilan ne peut être dissocié de celui de son père et prédécesseur. D’une certaine manière, il en est le prolongement et l’aboutissement.

Peut-on réellement établir une césure nette entre Omar Bongo et Ali Bongo ? Sans passion ni complaisance, la question mérite d’être posée. Les médiations conduites par le premier ? Comme l’adhésion au Commonwealth ou le battage médiatique autour des questions écologiques, elles participent d’une même stratégie : utiliser l’international pour se légitimer en interne. La gestion de la rente pétrolière ? Si l’un fut cité dans l’affaire Elf, l’autre fut épinglé par les Panama papers. La gouvernance politique ? L’un et l’autre ont évolué sous une démocratie de façade, ponctuée d’élections truquées. Sans nier les nuances ni effacer les différences, il faut refuser l’amnésie. Baptiser un édifice public n’est jamais un acte anodin. C’est un choix politique, un message, une manière de façonner la mémoire collective. Quand on se remémore la liesse populaire du 30 août 2023, on doit s’interroger. Non pas sur la légitimité de l’hommage, mais sur son sens. Et le moment choisi.

 
GR
 

2 Commentaires

  1. Gayo dit :

    La vérité, c’est que le régime Bongo se prolonge aujourd’hui sous une autre forme, avec son fils politique, Oligui. Le jour où viendra enfin le Gabon de la vérité et de la justice, il faudra débaptiser tous les grands édifices qui portent ce nom, car il rappelle l’échec cuisant du développement d’un pays qui avait pourtant tous les atouts pour réussir.

    Au lieu de cela, le Gabon a été sacrifié au profit du népotisme, du clientélisme, des logiques de castes et de l’accaparement des richesses par une minorité. Cette minorité a contribué à faire naître une pauvreté profonde et des inégalités qui marqueront encore longtemps le pays. Ces dérives sont également symbolisées par les investissements à coups de milliards d’Oligui aux États-Unis, alors que tant de Gabonais continuent de vivre dans la précarité.

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