Changer de regard pour changer de destin !
Le Gabon possède l’un des patrimoines naturels les plus remarquables de la planète. Forêts équatoriales, littoral atlantique préservé, biodiversité d’exception ; les ressources sont là, immenses et largement intactes. Et pourtant, quelque chose manque. Non dans les sols, ni dans les écosystèmes, mais dans les esprits. Dans le regard que nous portons sur ce que nous avons. C’est ce diagnostic, aussi stimulant qu’exigeant, que pose Adrien NKoghe-Mba* : avant de changer de destin, le Gabon doit d’abord apprendre à voir ce qu’il détient vraiment.

«On ne voit pas ce qu’on n’est pas encore capable de concevoir (…) Survolez la forêt équatoriale gabonaise par temps clair. Regardez par le hublot». © GabonReview
Survolez la forêt équatoriale gabonaise par temps clair. Regardez par le hublot. Sous vos yeux s’étend l’un des patrimoines naturels les plus extraordinaires de la planète. 88% du territoire couvert de forêts tropicales intactes. Des écosystèmes d’une richesse que la science découvre encore. Un littoral atlantique préservé. Une biodiversité que le monde entier nous envie.
Maintenant posez-vous une seule question : quand vous regardez tout cela, qu’est-ce que vous voyez vraiment ?
Un paysage ? Un décor ? Ou une opportunité économique majeure du XXIe siècle ?
La réponse à cette question dit tout. Pas sur le Gabon. Sur nous.
Les bateaux qu’on ne voit pas
Il y a une scène troublante dans le docu-fiction Que sait-on vraiment de la réalité ? (What the Bleep Do We Know ?) Elle se passe sur une plage américaine, à l’époque des premiers contacts entre Européens et peuples indigènes. Les grands voiliers de Christophe Colomb approchent au large. Immenses, visibles à des kilomètres. Et pourtant, les indigènes sur la plage ne les voient pas. Pas parce qu’ils sont aveugles. Mais parce que ces objets n’existent dans aucun coin de leur univers mental. Leur cerveau, sans cadre de référence pour les traiter, les efface simplement.
C’est le chaman du village qui finit par distinguer quelque chose d’anormal à la surface de l’eau. Il contemple, il insiste, jusqu’à ce que les bateaux apparaissent. Et c’est seulement alors, quand il les décrit aux autres, qu’eux aussi commencent à les voir.
La leçon est brutale : on ne voit pas ce qu’on n’est pas encore capable de concevoir.
L’iPhone entre les sièges
Tony Fadell, le père de l’iPod et co-créateur de l’iPhone, voyage en avion avec un prototype ultrasecret dans sa poche. En sortant de l’avion, il réalise que l’appareil a disparu. Il monte une opération de recherche en catastrophe – mais les volontaires qui retournent l’avion ne savent pas ce qu’ils cherchent. Personne n’est autorisé à le leur dire. Le prototype est finalement retrouvé coincé entre deux sièges.
Ce qui est saisissant dans cette histoire, ce n’est pas la panique de Fadell. C’est l’image de ces passagers qui ont probablement touché cet objet, l’ont peut-être regardé, et l’ont reposé sans comprendre ce qu’ils tenaient entre les mains. L’un des objets les plus révolutionnaires du siècle. Entre leurs doigts. Invisible.
Pas parce qu’il était caché. Mais parce qu’ils n’avaient pas encore le cadre pour le voir.
Le regard qui change tout
Ces deux histoires parlent du Gabon. Directement.
Les marchés carbone, l’écotourisme haut de gamme, l’économie de la biodiversité, la bioprospection pharmaceutique – ce sont les grandes opportunités économiques que le patrimoine naturel gabonais rend possibles. Elles ne sont pas abstraites. Elles existent. Elles se financent. Elles se développent ailleurs dans le monde, sur des ressources bien moins remarquables que les nôtres.
Ce qui nous manque n’est pas le patrimoine. Il est là, immense, intact. Ce qui nous manque, c’est le regard qui transforme une forêt en actif climatique, un parc national en destination mondiale, une espèce endémique en sujet de recherche à haute valeur.
Le patrimoine naturel est au Gabon ce que l’iPhone est à Apple : son actif le plus différenciant, celui sur lequel tout le reste peut se construire. Encore faut-il le voir comme tel.
Le chaman n’avait pas de superpouvoirs. Il avait juste entraîné son regard différemment. C’est exactement ce que nous devons faire. Changer de cadre de référence. Décider, consciemment, de voir dans notre patrimoine naturel ce qu’il est réellement : l’une des plus grandes opportunités économiques que le Gabon n’ait jamais eues.
Ce changement de regard ne se décrète pas. Il se construit – par l’éducation, par l’exposition à des modèles qui fonctionnent ailleurs, par la volonté politique d’inscrire la valorisation du patrimoine naturel au cœur de notre stratégie de développement.
Les bateaux sont au large. Il est temps de les voir.
*Président de l’Institut Léon MBA













0 commentaire
Soyez le premier à commenter.