La liberté de parole est une vertu commode tant qu’elle ne coûte ni poste, ni influence, ni proximité avec le pouvoir. Le véritable test commence lorsqu’il faut déplaire aux siens, contredire ceux que l’on soutient et laisser une trace publique de son désaccord. À l’heure où les déclarations anciennes ressurgissent comme autant de pièces à conviction, Ike Ngouoni Aila Oyouomi* ausculte une classe politique souvent experte dans l’art de rester du bon côté de l’histoire avant même de savoir lequel ce sera. Une question demeure : combien sont réellement prêts à payer le prix de leurs convictions ?

«La liberté de parole d’un responsable politique ne se mesure donc pas seulement à ce qu’il ose dire de ses adversaires. Elle se mesure aussi à ce qu’il est capable de dire à ceux qu’il soutient.» © GabonReview

 

On a vu cette année un élu de la majorité voter à plusieurs reprises contre des textes de son propre camp. Ça coûte. Ce n’est pas rien. Ça ne règle pas pour autant la question : une liberté de parole se mesure-t-elle au nombre de désaccords, ou à ce qu’on est capable de dire quand ça dérange vraiment ?

Il est assez facile, en politique, de revendiquer sa liberté de parole. Il est beaucoup plus difficile de l’exercer.

Dans l’opposition, les choses paraissent parfois plus simples. L’adversité rassemble. L’épreuve crée des solidarités. Et l’on existe aussi par sa capacité à interpeller, à dénoncer, à contester.

Mais que se passe-t-il lorsque ceux qui s’opposaient hier se retrouvent dans la majorité ou choisissent de soutenir le pouvoir ?

L’équation change.

Il ne suffit plus de dire ce qui ne va pas. Il faut produire des idées, défendre des choix, assumer des arbitrages.

Comment se distinguer parmi ceux qui soutiennent le même pouvoir ?

Il y a aussi, à côté de ceux-là, une autre catégorie, moins commentée mais sans doute plus nombreuse, ceux qui étaient déjà dans la majorité hier et qui le sont restés aujourd’hui, sous une autre bannière. Eux n’ont même pas eu à changer de camp, seulement à s’adapter assez vite pour ne jamais en sortir. Leur force n’est pas la conviction, c’est la souplesse, et une forme d’inertie qui traverse les régimes sans jamais avoir eu à choisir. Ils constituent peut-être la figure la plus intéressante à observer, celle de la permanence politique sous des majorités différentes.

Chez les uns comme chez les autres, ce n’est pas toujours aussi assumé qu’un vote public contre son propre camp. Parfois, ça se limite à une phrase de précaution : « Je soutiens, mais je garde ma liberté de parole. »

Pourquoi pas, si elle est suivie d’actes qui la vérifient. Je me la suis moi-même parfois formulée, cette phrase, avant de comprendre qu’elle ne vaut que ce que valent les fois où on l’a réellement tenue.

Une liberté qui ne s’exerce jamais, quand elle dérange, n’en est pas vraiment une. Mais une liberté qui s’exerce, même rarement, en est déjà une.

Reste une question plus embarrassante encore, que je ne pose pas comme un reproche. Si le désaccord avec la politique menée est réel, pourquoi rester, plutôt que de démissionner ? Peut-être parce que rester permet encore de peser un peu, là où partir ne pèserait plus du tout. Peut-être aussi parce qu’on ne connaît jamais vraiment le prix de ses convictions avant d’avoir à le payer.

La difficulté est d’autant plus grande que nous sommes entrés dans l’époque de la VAR politique.

Tout se rejoue.

Une déclaration. Un post Facebook. Une vidéo sur TikTok. Une indignation. Une certitude prononcée quelques années plus tôt. Tout peut ressurgir et être confronté à ce que nous affirmons aujourd’hui.

Alors certains apprennent à parler au présent en pensant déjà à l’avenir.

À soutenir sans trop s’engager, à rester suffisamment proches pour compter, mais suffisamment prudents pour pouvoir, demain, expliquer qu’ils avaient gardé leurs distances.

En somme, survivre au présent sans insulter l’avenir.

Mais à force de vouloir préserver toutes les portes de sortie, un responsable politique peut finir par ne plus dire grand-chose.

Car le problème n’est pas de changer d’avis. On peut évoluer, reconnaître une erreur, c’est même parfois une preuve d’intelligence.

Le problème commence lorsque les convictions changent systématiquement avec la position que l’on occupe.

La liberté de parole d’un responsable politique ne se mesure donc pas seulement à ce qu’il ose dire de ses adversaires.

Elle se mesure aussi à ce qu’il est capable de dire à ceux qu’il soutient.

Un jour ou l’autre, la VAR politique se retournera aussi contre le silence. Elle demandera à chacun, non pas ce qu’il a dit contre ses adversaires, mais ce qu’il a osé dire à ceux qu’il soutenait. Ceux qui n’auront rien à montrer n’auront pas gardé leur liberté de parole. Ils ne l’auront simplement jamais dépensée.

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI

Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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