Dix ans après sa création dans le cadre du projet eGabon financé par la Banque mondiale, la Société d’incubation numérique du Gabon (SING SA) semble traverser une zone de fortes turbulences. Son directeur général, Yannick Ebibie Nze, aurait été limogé à l’issue d’un récent conseil d’administration, alors qu’il se trouvait en séjour personnel en France. Dans le même temps, des interrogations se multiplient autour de l’avenir de la société, dont les locaux du centre-ville auraient été vidés, tandis qu’un projet de fusion avec le Centre gabonais de l’innovation (CGI) serait à l’étude au ministère de l’Économie numérique. Simple réorganisation ou disparition programmée de la SING SA ?

Le directeur général de la SING SA, Yannick Ebibie Nze, a été limogé à l’issue d’un récent conseil d’administration. © D.R.

 

Les derniers jours n’ont rien d’ordinaire du côté de la Société d’incubation numérique du Gabon. Selon des sources concordantes, un conseil d’administration récemment réuni pendant deux jours aurait décidé de mettre un terme aux fonctions de Yannick Ebibie Nze, directeur général de la SING SA depuis 2018.

Une décision pour le moins surprenante dans sa forme, puisque l’intéressé se trouvait alors en France, dans le cadre d’un séjour personnel. Si son départ semble désormais acté, son successeur n’aurait, à ce jour, pas encore officiellement pris ses fonctions.

En attendant, l’intérim serait assuré par Cyrille Ndong, nommé directeur général adjoint de la Société du patrimoine et des infrastructures numériques (SPIN) en janvier 2024. Un choix qui n’est pas anodin : la SPIN détient 30 % du capital de la SING SA pour le compte de l’État gabonais.

Ce limogeage intervient surtout dans un contexte où des bruits persistants font état d’une profonde remise à plat du dispositif public d’accompagnement de l’innovation numérique.

Des locaux vidés, une nouvelle adresse introuvable

Comme si le départ du directeur général ne suffisait pas à alimenter les interrogations, un curieux ballet aurait été observé ces derniers jours au siège de la SING SA, au centre-ville de Libreville.

Sur place, les locaux n’abriteraient plus les services de la société depuis environ une semaine. Un informateur rencontré sur les lieux affirme que la structure aurait déménagé. Mais vers quelle destination ? Mystère.

Aucune nouvelle adresse officielle ne semble pour l’heure avoir été communiquée. Une situation pour le moins inhabituelle pour une société qui, depuis sa création, s’est précisément employée à se présenter comme l’un des principaux instruments de structuration de l’écosystème numérique gabonais.

Et c’est ici que les interrogations prennent une autre dimension.

Vers une fusion avec le CGI ?

Selon plusieurs indiscrétions, l’avenir de la SING SA pourrait désormais se jouer autour du Centre gabonais de l’innovation (CGI), placé sous la tutelle du ministère de l’Économie numérique.

Le scénario d’une fusion entre les deux structures serait actuellement sur la table. À défaut d’une simple mutualisation des moyens, l’hypothèse d’une concentration des activités au sein du CGI laisserait entrevoir, à terme, la disparition pure et simple de la SING SA.

Le CGI, présenté comme un « hub d’innovation et de technologie dédié à l’émergence d’un écosystème numérique performant au Gabon », semble en effet bénéficier d’un intérêt croissant de la part des pouvoirs publics. La structure, dirigée par Stéphane Nzeng, pourrait ainsi devenir le principal, voire l’unique véhicule public consacré à l’innovation et à l’accompagnement des entreprises technologiques.

Dès lors, une question se pose : que deviendrait la SING SA et ses actifs dans un tel schéma ? Le mobilier qui se trouvait au siège du centre-ville aurait-il été transféré vers les installations du CGI, à la Rue des Résidences, à Batterie 4 ? Rien ne permet, pour l’heure, de l’affirmer.

Une structure pourtant présentée comme un succès

La perspective d’une disparition de la SING SA peut surprendre au regard du bilan revendiqué par la société depuis le démarrage effectif de ses activités en 2018.

Issue du projet eGabon, financé par un prêt contracté par l’État gabonais auprès de la Banque mondiale, la SING SA devait contribuer à structurer l’économie numérique nationale. Le projet initial prévoyait la mise en place de trois incubateurs numériques dans les provinces de l’Estuaire, du Haut-Ogooué et de l’Ogooué-Maritime. Dans les faits, seule la structure de l’Estuaire a vu le jour.

La société avait notamment pour mission de réduire les risques d’échec des projets de transformation digitale, d’accompagner les jeunes pousses technologiques et de favoriser l’émergence d’un écosystème numérique local.

Son dispositif reposait sur quatre principaux leviers : l’incubation et l’accélération des startups à travers le programme Pivot 4.0, le conseil en stratégie d’innovation, l’ingénierie numérique avec sa Digital Factory, ainsi que l’accompagnement au financement et à la levée de fonds via SING Capital.

Selon les données communiquées par l’écosystème numérique gabonais et le ministère de l’Économie numérique, plus de 314 startups auraient été accompagnées depuis 2018, dont environ 75 % des startups considérées comme les plus marquantes du pays. Près de 550 millions de FCFA auraient par ailleurs été mobilisés au profit des entrepreneurs.

La SING SA revendique également un taux de survie post-incubation de 68 % pour les startups deux à trois ans après leur sortie de programme.

Un bilan qui pose une autre question : si les résultats sont aussi significatifs, pourquoi envisager aujourd’hui de mettre fin à la structure qui les a produits ?

Des signes avant-coureurs ?

Le départ de Yannick Ebibie Nze ne serait, à en croire certaines sources, que l’aboutissement d’une séquence plus longue.

Des indiscrétions font état de pressions exercées depuis plusieurs mois sur le désormais ex-directeur général. Son éviction n’aurait donc pas constitué une surprise pour certains observateurs proches du dossier.

Surtout, le contexte institutionnel semble avoir changé. Créée dans le prolongement d’un projet financé par la Banque mondiale, la SING SA évolue désormais dans un environnement où l’État cherche à rationaliser ses instruments numériques et à éviter les chevauchements entre structures publiques.

Dans cette logique, le rapprochement avec le CGI pourrait être présenté comme une volonté de rationalisation. Mais une fusion qui aboutirait à la suppression de la SING SA constituerait tout de même un changement majeur pour un dispositif qui aura fonctionné pendant près d’une décennie.

Dix ans après, quel avenir pour la SING ?

L’histoire de la SING SA est d’autant plus singulière que sa création n’a pas été exempte de difficultés. Deux ans avant le démarrage effectif de ses activités, un directeur général avait déjà été nommé. Mais celui-ci n’aurait manifestement pas rempli les missions qui lui étaient assignées, conduisant finalement au lancement d’un appel à candidatures pour son remplacement.

Yannick Ebibie Nze avait alors été recruté à l’issue de cette procédure en 2018, au moment où la structure commençait réellement ses activités.

Huit ans plus tard, son départ intervient alors que les indices d’une profonde réorganisation se multiplient : conseil d’administration décisif, direction générale vacante, intérim assuré par un responsable de la SPIN, locaux libérés et nouvelle adresse inconnue.

À cela s’ajoute l’hypothèse d’une fusion avec le CGI, qui pourrait transformer radicalement le paysage institutionnel de l’innovation numérique au Gabon.

Pour l’heure, aucune communication officielle ne permet de confirmer que la SING SA est appelée à disparaître. Mais les éléments concordants recueillis autour de son fonctionnement et de son devenir nourrissent une hypothèse désormais difficile à écarter : dix ans après sa création, la fin du projet SING semble avoir sonné.

Reste à savoir si cette disparition annoncée répond à une véritable stratégie de rationalisation de l’écosystème numérique national ou si elle traduit l’échec d’un dispositif pourtant présenté comme l’un des fleurons de l’accompagnement des startups gabonaises.

Affaire à suivre.

 

 
GR
 

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